Réunion interdisciplinaire. Un sociologue célèbre dit qu'il faudrait des doctorants pour travailler sur les thèmes extrêmement importants qu'il propose. Un scientifique lui fait remarquer qu'il faudrait alors prévoir des financements. Le sociologue manque de s'étrangler : comment donc, les étudiants veulent être payés, ils n'ont qu'à se débrouiller ; un autre intervenant déplore que les étudiants soient ainsi « fonctionnarisés » !

Pour ma part, je ne vois pas en quoi une personne qui contribue du travail à un laboratoire (ce qui se traduit sous forme de publications, encadrement doctoral donc divers bénéfices pour le laboratoire et le directeur de thèse) devrait le faire gratuitement ; plus prosaïquement, qui dit thèse non financée dit doctorant qui travaille (que ce soit comme professeur du secondaire ou comme marketeur Web, pour prendre deux exemples de mon entourage), qui sera rarement au laboratoire (alors que le but était justement d'avoir de l'animation scientifique) et qui va mettre des années à soutenir. Faut-il rappeler à un sociologue que la vie à Paris est coûteuse et qu'on y vit mal de « bricolages » ?

Devant de tels arguments, ils ont dû concéder qu'il fallait prévoir un financement. « Ça coûte combien ? 15000€ par an ? ». Non, cher collègue, un doctorant c'est environ 34000€/an, parce que voyez-vous, il y a des charges sociales. Et voilà comment un chercheur en informatique doit expliquer la réalité du monde du travail et de l'économie française à des sociologues...

On m'a rapporté l'anecdote suivante, cette fois avec un professeur de géographie faisant un cours sur l'Asie du Sud-Est. Il s'exclame : comment donc, vous n'y êtes jamais allés ! Mais allez donc au Vietnam pendant les vacances de Noël ! Les étudiants ont dû lui expliquer qu'une bonne partie d'entre eux a déjà du mal à joindre les deux bouts et à se payer de quoi manger, que certains doivent travailler en sus de leurs études, et qu'il est donc inconcevable de se payer un voyage dans un pays lointain.

De fait, je me rappelle il y a quelques années être tombé, au supermarché, sur de jeunes caissières discutant de programmation Java. J'ai un peu discuté avec elles, je connaissais plusieurs de leurs enseignants ; je leur ai souhaité bon courage... Et que dire de ces étudiants vietnamiens que l'on voit tout le temps en survêtement, sans doute parce qu'ils n'ont pas les moyens de se payer d'autres vêtements sur leur maigre bourse ?

Chers collègues, je ne sais pas comment le dire, mais il faudrait peut-être que vous mettiez le nez dans la vraie vie autour de vous. Tout le monde n'est pas normalien ou enfant de bonne famille.