Encore une fois, j'ai eu ce soir la démonstration vivante de ce qui fait l'excellence de la recherche américaine. Deux étudiants indiens voulaient me poser des questions sur ce que j'avais dit dans ma première séance de cours à l'école d'été « méthodes formelles », sur mes recherches actuelles, et sur les perspectives d'utilisation de l'interprétation abstraite dans l'industrie.

L'un d'eux m'a entrepris sur des questions pointues, ressortant des résultats de la thèse d'Adi Shamir ; il faisait en tout cas preuve d'une maîtrise impressionnante des sujets traités pour quelqu'un en première année de thèse, surtout sachant qu'aux États-Unis la thèse n'est pas précédée d'un master recherche... Il m'a expliqué que son directeur de thèse lui avait donné une liste de lecture de 60 articles, dont d'ailleurs certains des miens, et qu'il les lisait méthodiquement.

Sans surprise, ces étudiants sortaient des IIT, les grandes écoles indiennes bien connues.

Le phénomène est connu : les meilleurs étudiants des IIT partent en thèse dans les grandes universités américaines, lesquelles ne fonctionneraient pas avec l'efficacité qu'on leur connaît sans l'afflux d'étudiants étrangers. Ils ont éventuellement, pendant leur scolarité, fait des stages en Europe, mais en sachant bien qu'ils ne voudraient pas y rester.

Il faut bien comprendre le phénomène: l'Inde trie sur le volet les étudiants qui iront dans les IIT. Dans un pays jeune de 1 milliard d'habitants, il y a le choix, même en se limitant à la population aisée qui a accès aux études. Les meilleurs des IIT sont donc des étudiants extrêmement affûtés, même en tenant compte du fait que l'enseignement IIT est tourné ingéniérie et non recherche.

Certains de nos dirigeants se gargarisent de comparaisons internationales. Il me semble que ce n'est pas avec du meccano administratif et financier que l'on améliorera le niveau de la recherche française (du moins en informatique) ; c'est en attirant des étudiants étrangers de haut niveau, vu que les jeunes français ne veulent pas faire de doctorat (à raison d'ailleurs : c'est beaucoup d'ennuis alors qu'on peut faire ingénieur sans souci en sortant d'une grande école). Je ne sais pas exactement ce qu'il faudrait faire pour cela, mais j'ai quelques idées...

La France a la réputation d'un pays hostile aux étrangers, notamment non francophones ; la loi Toubon y est pour beaucoup, ainsi que l'habitude de recruter dans des postes administratifs au contact avec le public international des gens qui ne parlent pas anglais. Qu'on le veuille ou non, la langue internationale de la science est l'anglais, du moins en sciences dites exactes, et la situation ne montre aucun signe de changement ; autant en tenir compte. Nos procédures de visas et de titres de séjour sont souvent humiliantes et stressantes pour les étudiants et les scientifiques extracommunautaires. Enfin, notre système universitaire et de recherche est incompréhensible ; je suis sûr que l'étudiant indien qui serait tenté de venir en France n'a à peu près aucune idée de comment il pourrait s'inscrire en thèse !

Dans ces circonstances, j'avoue un certain vague à l'âme... Décidément, nous ne partons pas à armes égales avec nos collègues américains ; cela fait réfléchir, notamment à ce que l'on peut avoir envie de faire dans le futur.

PS Au sujet de l'aveuglément de certaines élites françaises au sujet de la Chine et de l'Inde, voir ici.