La lamentable affaire Strauss-Kahn donne prise à de regrettables approximations et clichés dans les médias français, en sus des médias américains que j'ai déjà évoqués.

Dans 20 Minutes, mardi 17 mai 2011, page 6, article « DSK passe par la case prison », on explique :

« En France, la présomption d'innocence prévaut. Aux États-Unis, le procureur se charge uniquement de recueillir les éléments qui tendent à démontrer la culpabilité de l'accusé. »

La présomption d'innocence consiste en ce que la personne accusée soit considérée innocente par défaut : c'est à l'accusation de prouver qu'elle est coupable, selon l'expression américaine, au delà du doute raisonnable, et non à la défense de prouver qu'elle est innocente. En théorie, donc, un jury américain doit acquitter quand les preuves fournies sont insuffisantes pour démontrer la culpabilité avec une quasi-certitude.

Il est amusant que 20 Minutes sous-entende que la justice américaine ne pratique pas la présomption d'innocence ; d'habitude, c'est l'accusation usuelle des médias anglo-américains à l'égard de la justice française, « napoléonienne », où, d'après eux, le témoignage de la police aurait selon la loi une force probante supérieure, et où l'accusé serait supposé coupable sauf s'il démontre son innocence.

Tout ceci ne fait que renforcer mon opinion sur les médias, à savoir qu'en bonne part, ils rapportent des clichés et idées reçues qui s'inscrivent dans la culture locale et se transmet notamment via le système éducatif, sans nécessairement de référence à la réalité. Ainsi, les français commentent sur la « brutalité » de la justice américaine, comme si les comparutions immédiates françaises étaient le royaume de la douceur ; quant aux américains, il expliquent à l'envi qu'en France, on tolère les frasques des hommes politiques, en omettant de mentionner que ce qui est toléré, ce sont des relations entre adultes consentants et sans impact sur le travail, pas des viols. Tout ceci serait plutôt ridicule si l'opinion de dizaines, de centaines de millions d'individus n'était pas formatée par ce type de clichés.

On m'objectera que 20 Minutes, quotidien gratuit, n'est pas la référence du journalisme. Ouvrons donc Le Monde, daté du mercredi 18 mai 2011, article « La détention de DSK, un échec pour la défense ».

« La juge a accepté l'argument de l'assistant du procureur, Artie McConnell, qui a rappelé l'absence de traité d'extradition entre Washington et Paris. »

Curieusement, la même information se retrouve dans le New York Times(Judge denies bail to I.M.F. Chief in Sexual Assault Case). Or, la France et les États-Unis d'Amérique ont un traité d'extradition. Cependant, ce traité permet aux deux pays de refuser d'extrader leurs citoyens, et la France use de ce droit. Autrement dit, si Dominique Strauss-Kahn revenait sur le sol français, la France refusera de l'extrader. (En revanche, s'agissant d'une accusation de crime commis à l'étranger par un citoyen français, elle pourrait poursuivre Dominique Strauss-Kahn. Dans le cas de Roman Polanski, les autorités californiennes n'ont pas souhaité se prévaloir de cette possibilité.)

Je ne pense pas que dans une affaire aussi importante, les services du procureur auraient commis pareille erreur : je suppose donc qu'il y a eu erreur de résumé. Ou alors, cela veut dire que le procureur a trompé la juge, ce qui serait grave et mériterait investigation...

Continuons :

« Les plus importants sont la tentative de viol, l'acte sexuel criminel (termes utilisés, en droit américain, pour tout viol qui n'implique pas pénétration), et la séquestration illicite (…). »

Relevons tout d'abord qu'il n'existe pas vraiment de « droit américain » en matière de droit pénal, si ce n'est quelques principes généraux et des similitudes ; en l'espèce, on parle du droit de l'État de New York, qui est différent de celui de l'État de Californie, par exemple, et chaque état a une terminologie différente (certains conservent le terme sodomy pour parler des rapports anaux et oraux). Il semble que dans l'État de New York (code pénal, article 130), le terme criminal sexual act s'applique aux actes de pénétration anale ou orale, le viol ne s'appliquant qu'à la pénétration vaginale. Notons qu'en droit français, le viol sans pénétration n'existe pas, puisque le viol est défini par la loi comme un acte de pénétration sexuelle.

Gageons qu'avec les évolutions de l'affaire, nous aurons droit à d'autres articles américains sur l'atavisme immoral des français, et d'articles français dénonçant l'importance des peines américaines, l'incapacité à pardonner, et évoquant la culture catholique qui permet la rédemption tandis que la culture puritaine l'exclut. Tout ceci est d'un prévisible...