Certains français ont tendance à croire la France exceptionnelle. En réalité, celui qui observe la scène internationale constate que les problèmes de société traversés par la France, voire une partie des solutions proposées, ont un goût de déjà vu. Notamment, sur divers aspects, notre pays vit ce qu'ont vécu les États-Unis une ou deux décennies auparavant.

Quand j'étais adolescent, en cours d'anglais, on évoquait, à grand renforts de Time et de Newsweek, la vie dans les ghettos noirs des villes américaines. Le sous-entendu moralisant était que les États-Unis, pays traditionnellement raciste (voir l'esclavagisme, la discrimination officielle jusque dans les années 1960...), peinaient à intégrer certaines classes de citoyens. Dix ans après, les « banlieues » faisaient parler d'elles, et la presse américaine faisait à l'égard de la France le même genre de remarques.

Certains élus croient bon de dénoncer l'abus des aides sociales, appellent à leur plafonnement et à l'obligation de travail pour leurs bénéficiaires. L'ennemi dénoncé : le chômeur oisif et content de l'être, qui joue à la console toute la journée comme, à une autre époque, il aurait dilapidé l'argent du ménage au troquet. L'agrégé d'histoire Laurent Wauquiez ne peut ignorer la résonance historique de cette caractérisation. Il n'ignore sans doute pas non plus que la dénonciation des welfare queens a été un des grands slogans de la droite populiste américaine depuis Reagan.

La welfare queen, c'est ce personnage mythique de l'américaine pauvre (et noire, mais on se contente de le sous-entendre quand on est en compagnie polie) qui exploite les aides sociales et mène grand train, tandis que le travailleur honnête vit chichement. Qu'importe qu'on n'ait jamais exhibé pareil phénomène, le cliché s'est installé. (*)

Pendant que l'on s'insurge contre les welfare queens, on oublie quelques petits détails. Les impôts américains sont d'une complexité redoutable, et les américains riches, munis de comptables, conseillers fiscaux et avocats spécialisés, peuvent en payer moins en proportion que les salariés des classes moyennes : comme le milliardaire Warren Buffett l'a rappelé, il paye moins d'impôts en proportion de ses revenus que sa secrétaire. On parle peu du corporate welfare, ces aides directes ou indirectes accordées par les pouvoirs publics à certaines industries : protectionnisme, subventions, contrats accordés sans réelle mise en concurrence (notamment dans le domaine de la défense). Tout ceci finit par coûter cher au contribuable de base... mais il vaut mieux parler de noires qui boivent du Champagne aux frais des aides sociales.

On le voit bien, la France ne fait guère preuve d'originalité !

(*) Il ne s'agit évidemment pas de dire que tous ceux qui bénéficient de minima sociaux sont des anges travailleurs qui font tout pour s'en sortir ; je suppose que certains de mes lecteurs auront des exemples de fainéants vivant aux crochets des autres à l'esprit, et j'en ai moi aussi. Le problème n'est pas là : le problème est de savoir si les mesures envisagées, prétendant résoudre le problème de ces gens, ne vont pas en plonger d'autres dans la misère, bref que l'on ne va pas punir les uns pour les errements des autres.