En travaillant sur la version finale d'un article (à paraître prochainement dans le compte-rendu d'ITP 2011, Springer Lectures Notes in Computer Science), j'ai été amené à lire et citer un article de Jean-Louis Krivine, datant de... 1964. Que l'on me permette de prendre cet article comme illustration de quelques phénomènes de la recherche scientifique :

  1. Il a été publié dans le Journal d'Analyse Mathématique, dont le titre en français n'indique pas qu'il s'agit d'un journal israélien, publié par l'Université Hébraïque de Jérusalem, qui publie des articles en français et en anglais. Cependant, dans le numéro où il a été publié, seuls 3 articles sur 15 sont en français, tous trois d'auteurs français. Ceci met en perspective les plaintes de ceux qui vitupèrent l'usage de l'anglais ou du « globish » : la bataille est largement perdue depuis longtemps dans la publication scientifique, y compris dans le domaine où la France excellente et a le plus d'influence, les mathématiques.
  2. Il ne comporte que 3 références bibliographiques, contre 32 pour celui que je suis en train de réviser. Bien sûr, s'agissant d'un article sur un sujet quelque peu transverse, il est normal que le mien comporte plus de références, ne serait-ce que pour introduire chacun des domaines des mathématiques ou de l'informatique auxquels je fais référence. Cependant, on ne peut que constater, notamment au vu de certaines références, que le rôle de la citation n'est plus forcément seulement d'éclairer le lecteur, mais de lister ceux qui ont contribué à des approches comparables à celle de l'article — notamment afin qu'ils ne soient pas vexés de ne pas être évoqués. Qui plus est, à l'ère de la bibliométrie et de l'h-index, il ne s'agit plus seulement d'amours-propres froissés, mais d'évaluation et de carrières. Les auteurs tendent donc à se « couvrir » en citant tout ce qui a un rapport.
  3. Un article scientifique doit être lu pour être utile. Un mémoire, une thèse, oublié dans une bibliothèque universitaire, parfois sous la seule forme de microfilms, a assurément moins de lecteurs potentiels qu'un document mis en ligne et accessible aux moteurs de recherche. Jean-Louis Krivine a fait l'effort de numériser son article et de le mettre en ligne sur l'archive ouverte HAL, du CNRS. Nul besoin de grands colloques sur la « numérisation », nulle interrogation sur les « dangers » de la mise en ligne, nulle discussion sur le « culte de l'immédiateté ».
  4. Contrairement à ce que l'on entend parfois, la recherche en informatique ne vit pas dans l'instant. Les problèmes auxquels les chercheurs en informatique s'attaquent ont, assez souvent, des racines anciennes : ainsi, la (re)rédécouverte de la « transformée de Fourier rapide » dans les années 1960 permettait de donner une méthode rapide pour calculer un objet mathématique connu... depuis Joseph Fourier, mathématicien, physicien et préfet du Premier Empire, dont le nom est maintenant connu dans le monde entier (à l'opposé de celui de Charles Fourier, contrairement aux prédictions de Victor Hugo...).