La Wikipédia en anglais donne comme définition de ce terme :

"Conspiracy theory" was originally a neutral descriptor for any claim of civilcriminal, or political conspiracy.[1] However, it has become largely pejorative and used almost exclusively to refer to any fringe theory which explains a historical or current event as the result of a secret plot by conspirators of almost superhuman powerand cunning.

Conspiracy theories are viewed with skepticism by scholars because they are rarely supported by any conclusive evidence and contrast with institutional analysis. The former speculates on the motives and actions of secretive coalitions of individuals while the latter focuses on people's collective behavior in publicly known institutions, as recorded in scholarly material and mainstream media reports, to explain historical or current events.

Autrement dit et en français, une théorie de la conspiration explique un événement par un complot mettant en jeu des moyens considérables, supposant des alliances secrètes entre individus mus par des buts mystérieux sur lesquels on conjecture. Les théories de la conspiration apparaissent en général peu plausibles en raison de la difficulté qu'il y a à faire garder un secret à une multitude d'individus chacun mus par leurs propres motifs, parfois vantards, parfois bavards.

Cette notion de plausibilité est importante. On ne peut pas prouver une thèse historique ou politique comme on prouverait un théorèmes de mathématiques, sauf dans des cas particulièrement simples. C'est d'ailleurs vrai des hypothèses, théories et croyances que nous élaborons dans la vie courante : nous faisons constamment des jugements de plausibilité.

Prenons un exemple simple : je me souviens avoir laissé hier sur mon balcon un petit bouchon en plastique métallisé ; je ne le retrouve pas ce matin. Je peux élaborer plusieurs hypothèses :

  1. Je suis distrait et en fait j'ai ramené cet objet et l'ai rangé, mais je ne m'en souviens pas.

  2. Une personne de mon entourage a fait de même.,

  3. Une pie a emmené l'objet.

  4. Des extra-terrestres sont descendus sur mon balcon et ont emporté l'objet.

Mes lecteurs jugeront probablement, que les hypothèses 1, 2 et 3 sont fort plausibles, tandis que l'hypothèse 4 est fort improbable et, diront certains, probablement le signe d'un discernement altéré chez celui qui la considère sérieusement. Pourquoi cette hypothèse 4 paraît si grotesque ?

Consciemment ou inconsciemment, notre esprit évalue chaque hypothèse au regard de sa conformité avec le comportement habituel du monde et les connaissances que nous en avons. C'est un fait que je suis assez distrait ; c'est un fait que les pies emportent les petits objets brillants dans leur nid ; chacun de ces faits peu s'étayer par l'observation. En revanche, nous ne disposons d'aucune indication fiable selon lesquelles des extra-terrestres visiteraient la terre. Qui plus est, on ne voit pas très bien pourquoi des extra-terrestres auraient voulu venir précisément sur mon balcon, et auraient volé précisément cet objet, le tout en prenant soin de ne laisser aucune trace et aucun témoignage.

Autrement dit, la théorie improbable nécessite des hypothèses extraordinaires et multiples. Elle est improbable en comparaison de théories qui, elles, ne nécessitent que des hypothèses confirmées par l'expérience. On préfèrera donc les secondes, selon une règle parfois appelée rasoir d'Occam.

Prenons un autre exemple. La police arrête un homme en train de s'enfuir en courant en tenant un sac à main, dérobé quelques minutes auparavant. L'homme dit qu'un inconnu lui a confié le sac à garder ; il s'est mis à courir parce qu'il s'est rappelé qu'il avait rendez-vous avec un ami et qu'il avait laissé passé l'heure. La victime signale que l'homme a l'apparence générale d'un de ses agresseurs. Un tribunal condamnera fort probablement l'homme pour vol. La théorie la plus simple est qu'il a effectivement dérobé le sac (ou qu'un complice l'a fait pour lui) et qu'il s'est enfui avec. La théorie avancée par le suspect apparaît en revanche bien improbable : on n'accepte pas d'objets à garder d'inconnus rencontrés dans la rue, surtout de sacs à main de la part d'un homme, sans du moins quelques explications ; on ne court habituellement pas comme un dératé simplement parce qu'on est en retard pour un rendez-vous avec un ami. Notons cependant qu'il n'y a pas de preuve que cette théorie soit fausse : il n'est pas impossible que les évènements se soient décrits comme le suspect le dit.

La règle usuelle en science est que ceux qui profèrent des théories contredisant des théories établies doivent fournir des arguments solides et nombreux : la charge de la preuve incombe à celui qui a des prétentions inhabituelles, et à prétentions extraordinaires, justifications extraordinaires. Les théoriciens du complot, comme d'ailleurs les tenants de « théories scientifiques alternatives » fantaisistes, inversent la charge de la preuve. Ils proposent une théorie reposant sur de nombreuses hypothèses hasardeuses, et considèrent que tant qu'elle n'a pas été prouvée fausse, elle est valable. En cas d'objection lourde, ils modifieront la théorie, au besoin en faisant appel à d'autres hypothèses hasardeuses.

Une hypothèse courante en cas de contradiction d'une théorie du complot est que la personne amenant la contradiction, le témoin, l'expert proposant une explication alternative, fait elle-même partie du complot. Pareille théorie devient rapidement non falsifiable au sens de Popper, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un énoncé qui, par construction, n'admet aucune objection, toute objection étant interprétée comme un signe supplémentaire que la conspiration existe. Comme dit Wikipédia :

Scholars argue that conspiracy theory goes beyond the boundaries of rational criticismwhen it becomesnonfalsifiable. Such a theory is a closed system of ideas which explains away contradictory evidence by claiming that the conspirators themselves planted it.

Sous réserve que le conférencier ne se trompait pas et que le comprenais bien, Gödel croyait en une théorie de la conspiration plutôt infalsifiable ; amusant de la part de quelqu'un qui a tant travaillé sur la notion de preuve et celle de vérité en logique. J'avoue ne pas avoir eu le temps de me documenter plus avant sur cette obsession de Gödel, au delà de brèves mentions sur Wikipédia et d'autres sites.

Mes lecteurs habituels auront peut-être noté qu'une question qui m'intéresse particulièrement est celle des mécanismes par lesquels les individus, les groupes, la société, établissent des différences entre des comportements qui apparaissent équivalents ou du moins peu différents selon des critères formels, que ce soient ceux du droit, de l'épistémologie ou de la science. Ces différences naissent donc de divergences d'opinions, de croyances, de jugements moraux, d'impressions.

Imaginons maintenant que, demain, je prétende qu'alors que je méditais dans le désert californien en 2007, un être surnaturel me soit apparu, m'ait dit que j'étais un être particulièrement digne de confiance (pensez donc, à mon âge, ma seule infraction était un stationnement interdit alors que je déménageais mon appartement!), et m'ait dicté les nouvelles lois à respecter pour que l'humanité aille dans la bonne voie (non, il ne s'agit pas d'Edgar Morin). Je ferais assurément sourire autour de moi, n'est-ce pas ? On se demanderait si le surmenage ne m'a pas un peu tourné la tête, sans doute. Examinez maintenant les croyances de diverses religions. Certains épisodes important ne sont-ils pas du même ordre ? Quels sont les mécanismes par lesquels une prétention serait jugée comme relevant de la folie ou de l'escroquerie, tandis qu'une autre est considérée comme une croyance digne de respect ?

Les évènements récents m'ont fourni un intéressant cas d'expérience. Le gouvernement américain a annoncé avoir tué Oussama Ben Laden lors d'un assaut sur sa résidence pakistanaise. Quelle foi accorder à cette nouvelle, ou à des hypothèses alternatives ? Voyons certaines de ces dernières.

  1. Le gouvernement américain a menti et Ben Laden est vivant.

  2. Le gouvernement américain a menti. Ben Laden était déjà mort depuis un certain temps pour d'autres causes, mais déclarer sa mort dans un assaut américain avait divers avantages politiques.

L'hypothèse 1. est clairement ridicule : le gouvernement américain n'est pas stupide, il sait qu'il s'exposerait au ridicule avec un tel mensonge — il suffirait que Ben Laden se fasse ensuite filmer en train de plaisanter sur cet assaut, et diffuser la vidéo. En revanche, l'hypothèse 2. est plus délicate et intéressante. J'en ai donc discuté petit à petit sur mon blog, sur des réseaux sociaux, et avec des collègues, afin, je l'avoue, de susciter et d'observer des réactions. On peut schématiquement classer celles-ci dans trois catégories :

  1. Celles répondant à côté de la question. Ainsi, l'objection qu'il y a bien eu assaut puisqu'il y a eu des témoins de celui-ci et des destructions causées est hors sujet, puisque la question n'est pas de savoir s'il y a eu assaut (ce que personne ne conteste), mais si Osama Ben Laden a bien été tué lors de celui-ci.

    Une autre objection, plus pertinente, est que le gouvernement américain ne prendrait pas le risque de prétendre Ben Laden mort si celui-ci ne l'était pas (voir plus haut) ; mais cet argument n'exclut pas que ce dernier était mort avant l'assaut.

  2. Celles assimilant cette idée à une théorie de la conspiration. Rappelons qu'une théorie de la conspiration tend à impliquer un grand nombre de participants qui, tous, doivent tenir un secret alors même que leurs intérêts divergent, qu'ils n'ont pas de liens de subordination, etc. Dans le cas évoqué, une éventuelle mise en scène ne demanderait, a priori, que la complicité d'un nombre limité de personnes : des officiers de renseignement (astreints au silence), des militaires d'une unité d'élite (également astreints au silence), le Président des États-Unis et un nombre limité de proches conseillers. Divers exemples historiques (incident du Golfe du Tonkin, coups d'état en Amérique du Sud, armes de destruction massive) ont montré que la présidence américaine peut mentir éhontément. La catégorisation comme « théorie de la conspiration » n'est donc pas évidente et mériterait d'être étayée.

  3. Celles argumentant sur le risque politique élevé encouru par l'administration Obama, au regard d'un bénéfice politique faible. Le risque est élevé car les Républicains contrôlent le Congrès et disposent donc de moyens d'investigation et de la possibilité de lancer une procédure d'Impeachment du président. Le bénéfice politique est incertain, car d'ici à 2012, l'épisode pourra être oublié au profit du sujet qui fait et défait les gouvernements, à savoir l'économie et l'emploi. Obama est un homme intelligent et sait que s'il faut mentir, il vaut mieux faire intervenir des seconds couteaux, au besoin désavouables, que de s'avancer soi-même. Le seul bénéfice notable serait de fournir une justification d'un retrait rapide d'Afghanistan, guerre impopulaire et ruineuse mais dont l'administration Obama ne peut se retirer sans risquer des accusations de désertion et pusillanimité.

Un fait important : les arguments relevant de la catégorie 3. ont été fournis après ceux des catégories 1. et 2. On peut donc penser qu'il s'agit d'arguments plus réfléchis, tandis que ceux des catégories 1. et 2. relèvent de l'émotion et du spontané. Ceci me ramène à ma grande question : quels sont les mécanismes sociaux, émotionnels et intellectuels qui font que nous avons tendance à préférer, instinctivement, l'explication officielle à l'hypothèse alternative évoquée ci-dessus ?

Un de mes collègues m'a fourni une réponse intéressante : « heureusement que ce sont les bons ». Autrement dit, l'information provient de gens que nous trouvons sympathiques, et notamment de Barack Obama, donc nous préférons la croire. Quelles auraient été les réactions s'il s'était agi de George W. Bush, qu'une bonne partie des français considèrent au mieux comme un crétin manipulé, au pire comme un dangereux criminel ? Ou encore de Dick Cheney, que de nombreux français considèrent au mieux comme un grand nuisible ?

Afin de poursuivre la petite expérience, j'invite maintenant mes lecteurs à faire l'expérience de pensée suivante : qu'auriez-vous pensé si Dick Cheney avait annoncé que les forces américaines avaient tué Oussama Ben Laden, et que le cadavre avait immédiatement immergé en mer ?