Certains s'émeuvent de ce que Dominique Strauss-Kahn ait été vu sortant d'une Porsche, se rendant sans doute à son domicile de la Place des Vosges, une des adresses chic de Paris.

Soyons un peu sérieux. On sait bien, et depuis longtemps, que Dominique Strauss-Kahn évolue dans un milieu qui n'a absolument rien de commun avec ceux des ouvriers, des petits entrepreneurs, des petits agriculteurs ou des enseignants, par exemple. Ce n'est d'ailleurs pas le seul dans le jeu politique qui soit dans ce cas. La question n'est pas de savoir si untel ou untel est un grand bourgeois ; la question est de savoir si l'appartenance à des milieux très favorisés n'empêche pas de voir les problèmes de la grande majorité de la population, et si la fréquentation de personnalités du monde des affaires ne crée pas de délicats conflits d'intérêt.

Puisque l'on évoque les véhicules dans lesquels se déplacent les personnalités politiques, je voudrais mentionner une petite anecdote. Mardi dernier, je me suis aperçu que M. Michel Rocard, ancien premier ministre socialiste, se déplace dans une berline noire à vitres fumées, dont le chauffeur tient prêts derrière le pare-brise un gyrophare et un feu à éclats.

Je peux comprendre que le Président de la République, ou le Premier Ministre, exercent des fonctions qui nécessitent parfois de pouvoir se déplacer promptement et sans délai ; l'usage de girophares et la dérogation aux règles du Code de la route, à l'instar des véhicules d'urgence, peuvent alors se justifier, à titre exceptionnel. Pourtant, à ma connaissance, Michel Rocard n'exerce plus aucune fonction publique ; on ne voit pas très bien comment et pourquoi il devrait disposer d'un véhicule avec chauffeur pouvant éventuellement déroger aux règles auxquelles sont soumises les citoyens ordinaires.

On m'objectera que Michel Rocard a 80 ans et que se rendre à des réunions publiques le fatigue. Pourtant, quand des personnalités scientifiques d'âges respectable telles que Jean-Pierre Kahane se rendent à des congrès ou réunions, je doute qu'ils disposent d'un gyrophare.

Le spectacle de la politique française choque parfois nos partenaires européens, notamment parce que les hauts responsables politiques semblent s'octroyer des privilèges, alors que l'on croyait ceux-ci abolis à la Révolution. Nos histoires d'appartements de fonction de grande surface font sourire nos partenaires allemands ou suédois. Nos responsables politiques n'apparaissant que derrière des rangées de policiers font sourire nos voisins suisses ; je suppose qu'ils les indignent quand ils se permettent de tancer ou d'insulter des personnes qui ne pourront répliquer. Tous ces petits privilèges, réels ou imaginaires, nourrissent le poujadisme et le rejet du politique.

Je conçois très bien qu'un haut responsable gouvernemental ait un emploi du temps chargé et n'ait pas de temps à perdre à prendre le RER ou à conduire lui-même ; je comprends donc le véhicule avec chauffeur. Cependant, s'il est pressé, il ne doit pas non plus oublier qu'il n'est pas le seul à l'être. C'est cela, au fond, la République : reconnaître que les autres ont également des droits et des besoins, et qu'on ne jouit de droits spéciaux que si ceux-ci sont justifiés par un besoin sociétal. Rien de neuf : la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, de 1789, disait dans son article premier :

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

J'aimerais que chaque ministre, chaque président d'assemblée, se rappelle de cet article quand il demande à son chauffeur d'enclencher la sirène et le gyrophare afin de pouvoir se rendre plus vite à une réunion.