Commençons par relever un point commun entre les deux actes : la publicité. Le blasphème public a longtemps été bien plus sévèrement réprimé que le blasphème privé. Au 17e ou 18e siècle, un noble pouvait fort bien omettre de faire carême, mais à condition d'être discret ; en revanche, l'irrespect public envers une procession pouvait mener au bûcher, comme dans l'affaire du Chevalier de la Barre. De même, de nos jours, dans certains pays musulmans, il est possible de ne pas observer le ramadan, mais à condition de se cacher.

Dans un cas comme dans l'autre, il y a volonté de désacraliser un des principaux symboles d'une des principales religions du monde, de choquer ceux qui attachent de l'importance au dit symbole. Il ne s'agit pas seulement d'uriner en privé sur l'objet sacré, mais de montrer publiquement qu'on le fait, d'attirer l'attention, de susciter le scandale. Pourtant, les deux évènements sont traités différemment par les autorités et les médias. Pourquoi ?

La première explication qui vient à l'esprit est l'inquiétude face à d'éventuels troubles mettant en cause la sécurité des militaires et des autres citoyens français. Quelques temps auparavant, suite à la crémation à grand spectacle d'un Coran par un pasteur américain, des travailleurs des Nations Unies ont été lynchés en Afghanistan. Très clairement, pour certains afghans fanatisés, celui qui brûle le Coran mérite la mort, et cette culpabilité est considérée comme solidaire entre ceux qui sont considérés comme « occidentaux ». Il était donc plausible que si ce fait divers avait reçu une publicité internationale, des menaces soient faites contre la France. Les poursuites, les réquisitions d'une amende non négligeable et de prison avec sursis, ont donc probablement un double but : intimider les imitateurs, ceux qui se diraient qu'eux aussi ils peuvent brûler un Coran dans leur jardin et atteindre la notoriété sur Youtube ; envoyer un signal à la communauté musulmane du monde entier que la France respecte ses croyances, et ainsi apaiser ses éléments extrémistes. Par comparaison, les chrétiens extrémistes, s'ils existent, sont moins dangereux : je ne recense aucun attentat de leur part en France au cours des 30 dernières années ; ceci peut motiver le désir d'apaiser les uns et d'ignorer les autres.

Pareille justification est toutefois troublante. Les libertés individuelles des citoyens français, et des étrangers résidant légalement en France, doivent-elles être modulées en fonction de l'opinion de populations largement illettrées, vivant dans des pays aussi éloignés que l'on peut l'être de l'état de droit, et où la notion de liberté religieuse est inconnue voire incompréhensible ? Question d'autant plus importante que nombreux sont les aspects du mode de vie des français qui peuvent porter ombrage à telle ou telle croyance, telle ou telle religion, parmi les 6 milliards d'humains de notre planète. Celui qui attaque son steak-frites doit-il se préoccuper de l'opinion des hindous, qui considèrent que la vache est sacrée et que, partant, celui qui en consomme commet une monstruosité ? On objectera qu'il y a une différence entre un acte de la vie courante et un acte délibérément destiné à choquer ; mais des extrémistes de diverses religions ne considèrent-ils pas que la simple conclusion d'un PACS entre personnes de même sexe constitue un affront à l'ordre divin ?

La seconde explication est la différence de statut entre les personnes qui ont commis les deux actes. L'un est un citoyen quelconque. L'autre est un artiste reconnu, l'objet choquant est donc réputé être une œuvre d'art. De fait, le second a droit aux soutiens des autorités, le premier, non. On retrouve ici une différenciation récurrente dans les polémiques sur l'art moderne : si un citoyen quelconque prend des photographies d'adolescents nus dans des postures lascives, il sera poursuivi pour création de pornographie mettant en scène des mineurs, voire qualifié de « pédophile » ; en revanche, s'il s'agit d'un photographe reconnu comme Larry Clark, il sera exposé dans un grand musée parisien. Comme on le dit souvent, il ne s'agit pas seulement de ce que l'on dit, mais également d'où on le dit, c'est-à-dire de la position sociale du locuteur, s'il s'agit ou non d'une « personne autorisée » ; opposition que l'on retrouve également dans le champ médiatique (ce qui serait perçu comme une banalité un peu naïve de la part d'une personne quelconque est perçu comme une pensée profonde de la part d'un intellectuel célèbre).

On le voit, les questions soulevées par ces deux faits divers sont loin d'être anodines. Elles mettent en lumière certaines petites lâchetés et hypocrisies de notre société, qui soit disant pratique les valeurs de liberté et d'égalité.

PS Il est possible que la relation faite par les médias des poursuites strasbourgeoises ne reflète pas la réalité et que les faits visés dépassent le simple fait de brûler et de souiller un Coran.

PS² Le prévenu a été relaxé.