Commençons par une petite anecdote. Sylvestre Huet, journaliste scientifique à Libération, a consacré ces derniers temps de nombreux articles de blog à la catastrophe nucléaire de Fukushima. Il a notamment interrogé mon collègue Pierre Henry, directeur de recherche au CNRS, géophysicien, au sujet des risques de séisme et de tsunami dans la région affectée : étaient-ils, en quelque sorte, prévisibles ? Dans cet article, une phrase attribuée à Pierre Henry m'a fait sursauter :

« C’est une échelle logarithmique : entre 8 et 9, l’intensité est multipliée par 10. ».

De mon temps, on apprenait en classes scientifiques au lycée la différence entre magnitude d'un tremblement de terre (qu'on dit parfois vulgairement sur « l'échelle de Richter »), qui mesure en quelque sorte l'énergie libérée par le tremblement de terre sur, effectivement, une échelle logarithmique, et intensité (souvent sur l'échelle de Mercalli), qui mesure qualitativement les effets du tremblement de terre sur les humains et les structures. L'intensité dépend du lieu où les effets du tremblement de terre sont ressentis, à l'inverse de la magnitude, qui mesure une quantité globale. Donc, un choix malheureux de vocabulaire.

L'aspect « logarithmique » est correctement exposé, au sens qu'ajouter 1 à la magnitude revient à multiplier l'énergie par un certain nombre fixé ; seulement, contrairement à ce que disait l'article, l'énergie n'est pas multipliée par 10 quand la magnitude augmente de 1, mais par environ 30 (plus précisément, par la racine carrée de 1000 ; autrement, quand la magnitude augmente de 2, l'énergie est multipliée par 1000).

Il était pour moi évident qu'un scientifique à la compétence indiscutable comme Pierre Henry n'aurait jamais commis pareilles bourdes. C'était donc probablement Sylvestre Huet qui, voulant bien faire, avait ajouté ces explications partiellement erronées. Je le lui ai donc fait remarquer par un message, et il a rectifié.

Cet anecdote n'a guère d'intérêt en soit, mais elle rappelle un fait important : ce n'est pas parce qu'un journaliste rapporte des propos que ceux-ci ont réellement été tenus. Il est bien sûr inévitable qu'il y ait une certaine reformulation pour l'écrit de propos tenus à l'oral, comme d'ailleurs pour les compte-rendus des assemblées parlementaires ; une transcription verbatim serait vite illisible (il suffit pour s'en convaincre de lire par exemple les transcriptions des conversations de Richard Nixon à la Maison Blanche...). Il est également bien compréhensible que le journaliste souhaite ajouter des explications pour certains mots ou concepts qui pourraient ne pas être familiers aux lecteurs. Il est toutefois troublant que ces rajouts ne soient pas clairement indiqués comme tels (comme on fait des « notes du traducteur » notées N.d.T ou « notes de la Rédaction » notées N.d.l.R).

Lorsqu'on lit certaines interventions dans les médias, on a parfois l'impression que la personne interrogée dit des bêtises. Mais sait-on s'il s'agit réellement de ce qu'elle a dit, ou de ce que le journaliste a cru ou voulu comprendre, ou ce qu'il a cru devoir ajouter pour une meilleure intelligibilité ? À une époque, il y a eu une polémique parce que certains journaux faisaient relire aux personnes interrogées le compte-rendu qu'ils comptaient publier ; on a dit qu'ils compromettaient ainsi leur indépendance. Je me rappelle, pour ma part, les refus de journalistes qui voulaient m'interroger de me faire relire l'article avant publication. Pourtant, n'est-il pas bien plus correct de permettre aux gens à qui on attribue des propos, dont on met donc en jeu la réputation, de rectifier des quiproquo ou des erreurs factuelles ? De fait, le lecteur non averti, ou du moins celui qui ferait plus confiance aux médias qu'aux chercheurs au CNRS, pourrait croire que Pierre Henry ne connaît pas les bases de la sismologie... Si on peut trouver ce genre de choses sous la plume d'un journaliste aussi sérieux que Sylvestre Huet, que penser des articles signés par des individus moins sourcilleux, voire des dépêches anonymes des agences de presse ?

Il convient également de rappeler ici qu'un « journaliste scientifique » n'a pas forcément de formation scientifique. Sylvestre Huet a fait des études d'histoire. Pierre Le Hir, journaliste scientifique au Monde, est titulaire d'une maîtrise de lettres classiques. Bien entendu, cela ne leur a pas empêché de se former « sur le tas », surtout pour eux qui sont anciens de la profession. Mais que penser, par exemple, du titulaire d'un baccalauréat « lettres » qui après des études d'histoire, de philosophie ou de sciences politiques, se met à traiter de sujets scientifiques ou technologiques ? Comment expliquer sinon par ignorance crasse l'abondance d'absurdités que l'on retrouve dans les médias lorsqu'ils traitent de tels sujets : mélanges de taux horaires et de quantités accumulées, erreurs d'ordre de grandeur, etc., qui ne seraient pas admises de la part de lycéens.

Enfin, se pose la question de l'indication des sources. Sur ce point, Sylvestre Huet fait sur son blog un effort remarquable, donnant des liens ou du moins des références, mais la plupart de ses collègues ne le font pas ; ainsi, on lit souvent des expressions comme « une étude américaine » ou « des chercheurs japonais », ce qui ne nous aide guère (la vérité scientifique, a priori, n'est pas liée à une nationalité). Personnellement, je préfèrerais avoir accès au texte original : d'une part, parce que je ne fais qu'une confiance assez limitée aux journalistes, pour les raisons évoquées plus haut, d'autre part parce que je peux vouloir approfondir les sujets.Ben Oldacre, journaliste au Guardian, a un point de vue plus incisif : pour lui, si les journalistes ne citent pas les documents auxquels ils font référence, c'est souvent parce que les lecteurs pourraient se rendre compte qu'ils ont grossièrement déformé les faits.

On objectera à Ben Oldacre et à moi-même qu'un article de presse n'est pas un article dans une revue scientifique de publication primaire, qu'il serait indigeste pour le lecteur d'avoir quantité de notes et de références. Le style d'écriture des sciences expérimentales, admirablement caricaturé par Georges Pérec (Cantatrix sopranica L.), n'est sans doute pas à imiter. Quant à l'objection qu'il n'y a pas la place de mettre des notes de bas de page et des renvois bibliographique, elle ne tient pas à l'ère du document numérique et de l'hypertexte.

Avec le développement du Web, certains ont cru bon de signaler les dangers de la mise en ligne de contenus sur des sujets divers par de simples quidams, chacun pouvant s'improviser pharmacien, médecin, physicien, etc. Cette critique, opposant le professionnalisme des médias à l'irresponsabilité et à l'amateurisme du Web, se trompe de cible. Le sensationnalisme, l'à-peu-près, les affirmations invérifiables, les bourdes, sont répandues dans les médias, y compris ceux qui se veulent respectables et « vérifiés ».