Comme je l'ai dit récemment, nous vivons en France dans une société de défiance. Défiance envers du pouvoir politique, bien sûr, mais aussi défiance envers l'expertise scientifique. Bien sûr, un certain scepticisme réaliste est sain ; mais j'ai peur que, dans un souci légitime de ne pas se laisser influencer par ceux qui ont un intérêt à soutenir telle ou telle thèse pour des raisons carriéristes ou économiques, certains ne finissent par adopter des approches qui écartent d'une autre façon de la vérité.

Les commentaires du blog de Sylvestre Huet ont pris ces derniers jours un tour navrant. D'un côté, certains cèdent visiblement à une certaine paranoïa, ou théorie du complot, interprétant tout comme un signe qu'on cache au public des informations cruciales pour sa santé, ou accusant quiconque remet en doute leurs connaissances ou leurs analyses d'être un promoteur du nucléaire, salarié par les lobbies. De l'autre, certains profèrent des accusations assez agressives et dédaigneuses. On tend vers le dialogue de sourds, comme d'ailleurs souvent avec les discussions politiques en France — car il s'agit bien ici de politique, puisqu'il s'agit de choix de société, mais on l'aborde sous un angle idéologique confinant parfois à la foi religieuse.

Dans la société de défiance, la parole de l'expert est suspecte. Les climatologues mettent en garde contre le réchauffement climatique ? Incompétents, ils font de la pseudo-science afin de garantir leurs financements, nous disent les climato-sceptiques ; certains ajouteront que les climatologues étant en majorité des chercheurs fonctionnaires d'organismes publics, ils sont forcément « de gauche », donc veulent des solutions collectivistes, donc veulent les imposer par le biais de la législation écologiste. Les météorologues et les experts en radioactivité tant de l'IRSN que de la CRIIRAD nous disent que le nuage émanant de Fukushima va passer sur la France sans être détectable par leurs instruments et qu'il n'y aura très probablement pas de conséquences sur la santé ? Propos lénifiants, entend-on, destinés à satisfaire nos dirigeants et le lobby nucléaire. Un chercheur de l'INSERM rapporte les incertitudes concernant l'impact des faibles doses de radioactivité ? Comme il n'explique pas qu'elles sont dangereuses, il est forcément complice du lobby nucléaire, etc.

Conséquence ? Certaines pharmacies sont assaillies de demandes de pastilles d'iode, certains rapportant des anecdotes cocasses, comme de clients en voulant en dose homéopathique (si vous ne voyez pas le côté comique de pareille demande : la prise d'iode lors de fuites radioactives vise à saturer la thyroïde en iode non radioactive afin d'éviter qu'elle ne fixe de l'iode radioactive ; quand on sature, par définition, on n'y va pas à dose homéopathique). Certains parents parlent de garder leurs enfants à l'intérieur. Et certains s'équipent en compteurs Geiger auprès de la CRIIRAD, qui est en rupture de stock.

Le problème du maniement des appareils de mesure, quels qu'ils soient, est qu'il supposent la connaissance, même très partielle, d'un cadre théorique. L'interprétation des résultats d'un simple multimètre numérique peut conduire à des absurdités : je me rappelle ainsi d'une personne qui prétendait mesurer une puissance délivrée par son installation électrique en multipliant l'intensité délivrée par une prise (en court-circuit?) par la tension, mais en mesurant l'une après l'autre... Quant à moi, étant jeune, j'avais voulu calculer la puissance délivrée par une ampoule à incandescence par la loi d'Ohm, en mesurant sa résistance à froid, alors que la résistance dépend de la température (ce que j'ignorais) !

Nous avons donc maintenant des gens qui ignorent tout de la radioactivité et qui manient des compteurs Geiger. Ainsi, un internaute s'étonne de ce qu'en prenant un vol Nice-Paris, la radioactivité mesurée dépassait largement celle à laquelle il est habituée au sol (passant de 0,07-0,19 µSv/h à 3 µSv/h). Vu le contexte, il est probable qu'il soupçonne qu'un nuage sensiblement radioactif passe effectivement au dessus de la France, qu'on le cache au public, mais qu'avec son astuce d'emmener un compteur Geiger lors d'un vol intérieur il a pu mettre en évidence la vérité.

Évidemment, l'explication la plus plausible est toute autre : une importance source de rayonnement naturel est le rayonnement cosmique, qui vient de l'espace et est atténué par l'atmosphère. Plus on monte en altitude, moins l'atmosphère au dessus de nous est épaisse et dense, moins elle atténue ce rayonnement, qui est donc plus intense en montagne, et encore plus intense aux altitudes de croisière des avions de ligne à réaction (> 10000​ m pour les longs courriers). Si l'on prend la règle (assez simpliste mais qui doit donner le bon ordre de grandeur) que le rayonnement cosmique double tous les 1500 m d'altitude gagnée, en partant d'un taux à 0,10 µSv/h au sol, avec un vol à 7500 m d'altitude on tombe sur 3 µSv/h environ...

Tous ceux qui s'intéressent un tant soit peu sérieusement à la radioactivité ont entendu parler de ce rayonnement, et éventuellement de ses conséquences pour les activités humaines : ainsi, on surveille les doses cumulées absorbées par les personnels navigants (surtout s'ils font du long-courrier au dessus des zones polaires, où ce rayonnement est plus intense), et il y a même un site officiel qui permet de calculer les doses absorbées lors d'un vol. Ces rayonnements posent également des problèmes à l'informatique embarquée des avions (et, bien sûr, en pire, à celle des satellites), avec notamment des possibilités d'altérations aléatoires de données, contre lesquelles les concepteurs des matériels et logiciels doivent se prémunir. Ajoutons enfin que la CRIIRAD mentionne cet effet de l'altitude de croisière des avions sur les pages de présentation des compteurs Geiger qu'elle vend.

Pierre Assouline dénonçait naguère l'air du temps qui voulait que chacun soit journaliste, photographe, comédien, metteur en scène, politicien, encyclopédiste (après avoir, jadis, défendu l'idée que chacun pouvait être historien). Il aurait pu, s'il avait écrit son article après Fukushima, dénoncer l'air du temps qui veut que chacun doté de fortes convictions politiques en matière d'énergie ou d'écologie soit physicien.

Quelques exemples ? La notion de demie-vie radioactive semble poser de gros problèmes. Les uns considèrent que parce que l'iode-131 a une demie-vie de 8 jours, alors « dans le cas de l'iode, il "suffit" de garder les épinards au réfrigérateur une bonne semaine pour voir la radioactivité quasiment disparaitre » (évidemment faux). D'autres considèrent que « quelques kilos de plutonium trop proches l'un de l'autre et tout explose spontanément : on atteint ce qui se nomme la "masse critique" ! », faisant fi des récits d'accidents de criticité où la masse critique s'est contentée de tuer par irradiation l'opérateur qui l'avait constituée par mégarde ou inadaptation des procédures. Dans les deux cas, l'ignorance de la physique se combine avec la croyance politique, voire religieuse : dans un cas que les fuites radioactives ne sont pas bien graves, dans l'autre cas que le plutonium est la substance la plus abominable qui existe.

Le problème n'est pas que de simples citoyens veulent vérifier les dires de chercheurs d'organismes officiels ; ces derniers n'ont pas le monopole de la parole. Le problème est qu'il ne suffit pas d'avoir quelques connaissances éparses, assorties d'une bonne dose de jugement moralisants et de points d'exclamation, pour pouvoir le faire correctement. Il faut faire l'effort de se documenter, d'acquérir une certaine culture, ce n'est pas facile.

On voit donc des gens qui s'expriment sur la radioactivité, mais qui ignorent visiblement ce qu'est une décroissance exponentielle (ah, exponentiel, encore un terme employé à toutes les sauces). Dans d'autres contextes, on trouvera des gens qui se piquent de parlent de changements de paradigme, de mécanique quantique et de théorie de la relativité, en ignorant les bases (la physique 19e siècle, toujours d'actualité pour la majorité des modélisations) ; ou des gens qui parlent du théorème de Gödel, en ignorant largement ce qu'est la logique mathématique.

Là encore, tout ceci n'apporte rien au débat, sinon du bruit.