Un récent ouvrage de Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance, disponible aux Éditions Rue d'Ulm et aussi en ligne, présente la thèse selon laquelle une bonne partie des maux de la société française sont liés à une défiance généralisée. Entre individus ou groupes qui ne se font pas confiance, le dialogue est impossible ; la bureaucratie devient tatillonne à force de vouloir régler à l'avance l'ensemble des cas où l'on pourrait vouloir frauder ; il est difficile d'entreprendre tant les estimations sont faites « dans le pire cas ».

Suite aux mensonges officiels minimisant l'importance de la catastrophe de Tchernobyl, aux dysfonctionnements de l'AFSSAPS, aux révélations des proximités entre experts, industriels et régulateurs dans plusieurs domaines, une partie du public a des doutes légitimes envers l'innocuité annoncée de telle ou telle technologie, de tel ou tel accident. On en a vu l'exemple encore il y a quelques années avec les controverses sur l'influence des lignes électriques à haute tension, des ondes émises par les téléphones mobiles, voire par les réseaux WiFi. Le fait que les impacts, s'ils existent, sont faibles, à long terme et difficilement décelables statistiquement et discernables par rapport à d'autres influences conduit à des études avec des conclusions pleines d'incertitudes, s'opposant parfois les unes aux autres.

Pour de nombreuses personnes, il existe schématiquement trois sortes de scientifiques : les « bons », ceux qui pensent comme eux (et dont on recasera systématiquement des citations), les « mauvais », ceux dont les conclusions sont différentes (que l'on accusera d'être vendus à telle ou telle industrie ou d'être aux ordres du gouvernement), et les autres, que l'on accusera éventuellement de manquer de conscience sociale.

Quelques exemples ? Sur le blog du journaliste Sylvestre Huet, un radiobiologiste de l'INSERM est interrogé au sujet des conséquences des émissions de la centrale de Fukushima. Comme il ne reprend pas les chiffres circulant ici ou là concernant le bilan de Tchernobyl, on l'accuse immédiatement dans les commentaires de promouvoir des thèses officielles et de se livrer à de la propagande.

Agnès Maillard, dont le blog ''Le Monolecte'' a un certain succès, candidate des Alternatifs aux élections cantonale avec un score non négligeable, reprend un message sur le réseau Twitter :

Nuage radioactif "retombées négligeables" en Europe. Ça c'est la version 2011 et en 2021 on aura les vrais chiffres ?

Le fait est que les retombées négligeables ont été annoncées tant par l'ASN (organisme officiel, donc supposé forcément partial voire délibérément trompeur), l'IRSN (pareil), que par la CRIIRAD. Ces deux derniers ont des réseaux de capteurs en batterie pour détecter les retombées. Visiblement, cela ne suffit pas.

Il est en effet clair que l'on n'est plus dans le domaine du discours rationnel, mais dans celui de la croyance. Cela est vrai des deux côtés : bien sûr, chez une partie des anti-nucléaires, dont les propos confinent parfois au conspirationnisme ou à la religion... Mais aussi dans l'industrie, où l'on sort parfois des probabilités d'incidents fantaisistes et sous-estimées, que l'on finit par croire parce que l'inverse est trop effrayant (le célèbre physicien Richard Feynman avait dénoncé pareille dérive à la NASA, ayant mené à l'accident de la navette Challenger en 1986).

Comment, dans ces circonstances, dialoguer ? La raison pour laquelle la religion ne devrait pas avoir de place dans le débat politique est que justement, elle ne permet pas de véritable débat, puisque, in fine, elle ramène tout à des arguments d'autorité ou de conviction personnelle. Nous sommes ici dans le même cas.

Il nous faudra pourtant définir ensemble une politique énergétique. Le pourrons-nous ?

PS On pourra utilement consulter les définitions de reality-based community et faith-based community.