Les jours s'écoulent et nous ne savons pas exactement ce qu'il adviendra de la centrale de Fukushima-1. Pour tout dire, nous ne savons pas non plus très bien ce qu'il en est advenu jusqu'à présent, tant la communication est parcellaire, et il est parfois bien difficile de faire la différence entre les faits avérés et les supputations ou extrapolations opérées par les commentateurs. Les médias mélangent allègrement les carottes et les chou-fleurs, comparant des millisieverts et des millisieverts par heure ; les commentateurs de forums proposent depuis leur salon des solutions pour stopper des processus dont ils ignoraient tout il y a quelques jours.

Élections obligent, le débat politique franco-français a été vite lancé. Cécile Duflot nous réitère l'urgence de sortir du nucléaire, Éric Besson celle d'y rester parce que c'est le seul choix réaliste (curieusement, quand Marine Le Pen proposait de sortir de l'immigration, M. Besson ne lui a pas fait la même réponse). Divers commentateurs professionnels ont étalé leurs certitudes sur le nucléaire, un sujet dont je soupçonne qu'ils n'en savent pas grand chose. Entre temps, on a su qu'il y avait plusieurs dizaines de milliers de morts du tsunami (pour qui, il est vrai, on ne peut plus rien) et plusieurs centaines de milliers de sinistrés (dont on se contrefiche largement : on a ordonné aux sauveteurs français de se retirer loin en raison du risque radiologique).

Le débat à la française sur le nucléaire a ceci d'affligeant qu'il est largement prévisible. D'un côté, nous auront des commentateurs patentés qui dénigreront la naïveté et l'irréalisme des groupes écologistes. De l'autre, des groupes écologistes dénonceront la mainmise des « experts », des « ingénieurs », voire, plus spécifiquement, des « polytechniciens du corps des Mines ». Les groupes les plus incisifs se livrent d'ailleurs à de véritables campagnes de dénigrement contre, par exemple, les ingénieurs du CEA, accusés d'être des empoisonneurs voire des criminels (on voit d'ailleurs des campagnes semblables contre des scientifiques d'autres domaines par exemple au sujet des nanotechnologies à Grenoble).

Tout mouvement extrême prend sa racine dans un substrat de croyances, raisonnements, présupposés, largement répandu dans la population. Il me paraît assez clair que l'image du scientifique ou de l'ingénieur, qui jadis représentait le progrès, est maintenant écornée. Mêlé à l'industrie pharmaceutique, il est soupçonné de conflit d'intérêts et de mensonge au public. S'il n'est soupçonné de malignité intentionnelle, il est au moins considéré comme manquant de recul, de culture ou de que sais-je encore, d'où de mauvaises décisions (pour reprendre l'exemple de l'École polytechnique, Alain Finkielkraut résumait naguère son enseignement dans cet établissement en disant qu'il expliquait aux jeunes ingénieurs pourquoi il ne fallait pas mettre de TGV au pied de la montagne Sainte-Victoire).

Mon propos n'est évidemment pas de nier qu'il y a eu des décisions prises sur des bases extra-scientifiques, notamment d'intéressement carriériste ou financier, ou encore que certains experts font preuve d'arrogance. Je veux simplement signaler qu'il y a une attitude répandue et commode consistant à dénigrer les « techniciens ». Commode, parce qu'elle permet de désigner un groupe très minoritaire comme responsable des errements de toute une société ; et puis, en moyenne, on n'aime pas les « premiers de la classe » !

Comme souvent avec les explications simples et commodes, le rejet des errements technico-scientifiques sur les « technocrates » élude l'essentiel du problème, qui est celui des choix de société, choix opérés par les citoyens à leur niveau individuel aussi bien que par des décideurs de tous horizons. Quelques exemples :

Le nucléaire militaire a été développé dans le cadre d'une politique de « grandeur ». La France, jadis pays puissant, disposant d'un empire colonial, avait été saignée à blanc par deux guerres, et tenait à faire oublier son comportement pendant la seconde. Ce ne sont pas les scientifiques ou les techniciens qui ont voulu que la Bombe soit construite : ce sont les responsables politiques, diplomatiques, militaires (même si, bien sûr, cela a fourni des carrières et des financements à de nombreux scientifiques).

Une part importante de l'énergie consommée est dépensée dans le chauffage des bâtiments. Certes, EDF et d'autres ont poussé à l'installation de cette absurdité énergétique qu'est le chauffage électrique (rappel : une centrale nucléaire rejette l'essentiel de l'énergie consommée en chaleur dans des cours d'eau, la mer ou l'atmosphère). Il serait cependant réducteur de ne voir que cela. Ainsi, les architectes ont pendant longtemps (et sans doute encore maintenant) proposé des bâtiments en verre invivables l'été sans air conditionné ; sans doute pensaient-ils faire de l'art et oubliaient-ils qu'il devait y avoir des gens qui utiliseraient leur œuvre. Le « design » semble avoir priorité sur tout : ainsi, on prétend développer les circulations douces, mais il arrive que des architectes s'opposent à l'installation d'abris à bicyclettes au motif qu'ils défigureraient les bâtiments...

Quant à la médecine, n'y a-t-il pas une demande sociétale pressante pour un médicament pour chaque désagrément ? Certes, la demande est créée en partie par l'industrie pharmaceutique, qui, par exemple a vaillamment pu transformer l'agitation des petits américains en « syndrome d'hyperactivité » susceptible de médication. Cependant, quel médecin généraliste n'a pas à faire face à l'insistance de parents qui réclament un médicament, voire un antibiotique, pour soulager le petit (qu'on ne peut plus envoyer à l'école et qu'il faut donc garder, ce qui n'est pas évident avec les modes actuels d'organisation familiale) ?

Mais poursuivons. On a regroupé les industries dans d'immenses « zones » en périphérie d'agglomération, souvent peu accessibles en transport en commun. Il est donc difficile de se loger à proximité de son travail, et cela devient quasi impossible si l'on prend en compte la contrainte que les deux adultes d'un couple sont encouragés à travailler à temps plein — d'où l'usage généralisé de l'automobile, qui induit une dépendance au pétrole. C'est pour limiter cette dépendance aux combustibles fossiles, au moins pour l'électricité, qu'on a massivement développé le nucléaire civil à partir des années 1970...

On le voit bien, le problème dépasse largement celui de la technologie utilisée pour faire de l'électricité (ou, sur un autre sujet, de la sûreté de tel ou tel médicament). Il s'agit de choix de société. J'ignore comment on s'en sortira, mais ce que je sais c'est que ce n'est pas, ou du moins pas seulement, une histoire de placer des panneaux solaires ici ou là.

PS : Il me vient à l'esprit la chanson Alligators 427, qui dénonce la technocratie nucléaire. Quand Thiéfaine la chante en concert, il faut de l'électricité pour faire marcher sa sono et ses projecteurs et du carburant pour que l'auditoire puisse venir en voiture (il y a un grand parking autour du Summum de Grenoble où il chantera le 24 novembre prochain). D'ailleurs, en termes d'économies d'énergies, les tournées ne sont-elles pas une absurdité ? Regardons ce calendrier : l'artiste, son groupe, ses roadies, son matériel passent de ville en ville de jour en jour, très probablement à l'aide d'autocars et de camions...