On nous le dit et on nous le redit : la recherche scientifique en France serait distancée par celle non seulement des États-Unis, mais aussi de nos voisins, et bientôt de la Chine. Nos chercheurs sont moins productifs, ils publient moins dans les « bonnes revues » internationales, etc. Tout ceci sert de motivation à diverses réformes, à la création de tout un zoo de structures censées nous rendre plus dynamiques.

Permettez-moi de dire le fond de ma pensée : on fait fausse route.

Une petite anecdote. J'ai récemment participé à un comité de recrutement dans une célèbre grande école parisienne. Comme cela occupait 2 journées, cette école m'a logé quelques nuits dans sa maison d'hôtes.

Je viens de recevoir un courrier du secrétariat du département d'informatique de cet établissement m'informant qu'ils ne peuvent régler directement la maison d'hôtes (qui, rappelons-le. dépend du même établissement), et me demandent donc de payer celle-ci par chèque, afin qu'ils puissent me rembourser ensuite. Autrement dit, au lieu de pouvoir simplement payer « en interne », ils mettent en branle un mécanisme bien plus compliqué et coûteux en temps de travail de fonctionnaire.

Cet incident est symptomatique du fonctionnement de l'administration française : on empile des règles censées empêcher ou limiter les « abus », mais au final leur traitement dépense un temps de travail de fonctionnaire considérable — mais cela ne se voit pas, car ce temps est considéré comme « gratuit » s'il est dans un autre service.

Une autre anecdote : dans une autre grande école prestigieuse, on a installé un logiciel de gestion des notes des étudiants qui ne permet pas d'importer de fichiers déjà tout prêts. Les enseignants-chercheurs envoient leurs notes sous forme de feuilles Excel à des secrétariats qui les impriment et les retapent dans le logiciel. Ensuite, les secrétariats demandent aux enseignants-chercheurs de vérifier si les notes ont bien été rentrées.

Quelle magnifique utilisation non seulement du temps de travail des secrétaires, mais aussi de celle de personnels recrutés à bac+9 ! Quand je vois mes collègues enseignants-chercheurs se battre pour avoir des salles (ou plutôt vérifier que les salles demandées ont bien été réservées), pour que les postes informatiques demandés aient bien été installés et que les étudiants aient bien eu leur comptes informatiques ouverts, et autres choses qui devraient aller de soi, je me dis qu'on gâche un peu les talents.

Les tenants de la médiocrité de la recherche française expliquent qu'en France on produit moins de recherche avec plus de personnel. Comparons ce qui est comparable ; à ma connaissance, dans les grandes universités américaines que l'on nous cite sans cesse en exemple, les professeurs n'ont pas à gérer la multitude de problèmes administratifs et techniques chronophages que leurs collègues français gèrent — il y a du personnel compétent et en nombre suffisant pour cela.

Curieusement, à haut niveau, on semble croire que c'est par des recompositions d'état major (le mille-feuille de structures aux noms barbares que l'on crée sans cesse) que l'on va gagner la bataille, alors que les enjeux sont en grande partie à bas niveau, au niveau de l'enchevêtrement de procédures dirigistes imposées aux universités et organismes de recherche.

Un exemple : on impose aux laboratoires de rémunérer les stagiaires (ce qui en soit est raisonnable) ; mais les services administratifs, un temps, doutaient de la possibilité de le faire en utilisant de l'argent attribué pour dépenses de personnel (car un stagiaire n'a pas de contrat de travail, et touche une gratification et non un salaire, hou là là, ça pourrait être illégal), donc, selon leur interprétation, il n'était pas possible d'avoir des stagiaires sauf si l'on avait déclaré 3 ans à l'avance lors des demandes de budget que l'on comptait prendre des stagiaires, leur nombre et pour combien de mois.

De même, afin d'éviter des abus, on impose d'assez lourdes procédures de passation de marchés publics. Cependant, une partie de ces marchés sont passés en dépit du bon sens : on connaît le cas de ce libraire britannique incompétent, qui ne livre pas à temps, ou prétend que des ouvrages sont épuisés ou inconnus alors qu'ils sont en vente ailleurs... mais qui rafle les marchés. Un célèbre établissement parisien avait confié un temps son marché d'ordinateurs Mac à une entreprise incapable de fournir ce type de matériel !

Le contournement de ce genre d'absurdités siphonne une énergie considérable aux chercheurs et enseignants-chercheurs, qui doivent s'improviser comptables et juristes pour contrôler les activités de services qui devraient être des services de soutien à la recherche et à l'enseignement, mais qui parfois constituent des poids morts.

Personnellement, j'aime les approches « bottom up ». Recomposer à haut niveau peut ne rien changer en pratique : par exemple, les découpages thématiques du CNRS ont changé plusieurs fois depuis que j'ai été recruté, et je n'ai rien constaté de différent si ce n'est la valse des logos, étiquettes et des noms dans la hiérarchie. En revanche, je pense que la vie des laboratoires serait transformée si on avait une gestion des ressources humaines, des procédures et des achats un peu plus basée sur le bon sens...

Gageons que l'on fera totalement différemment.