Avec la multiplication des évaluations (projets ANR, projets des pôles de compétitivité et RTRA, CNU, CoNRS, AERES...), le chercheur français, du moins à partir d'un certain niveau de « visibilité » ou de « séniorité », est souvent sollicité pour évaluer ses petits camarades.

Le problème est que l'ensemble des chercheurs français sur un sujet donné est limité, de sorte qu'on finit par s'évaluer les uns les autres : l'un évalue l'autre au titre de l'AERES, l'autre évalue le projet de l'un au titre de l'ANR, etc.

Mardi, nous avons soumis un projet dans lequel on nous demandait une liste d'experts possibles (c'est bizarre sans doute pour un non-scientifique, mais on nous demande parfois de suggérer qui doit nous évaluer). Il était difficile de trouver un français du domaine qui ne soit pas membre du projet, ou lié à l'un des membres. Quant à demander à des étrangers, comme je l'ai résumé, il est difficile de demander à un de nos éminents collègues d'expertiser gratuitement (ou est-ce quasi-gratuitement) un projet au profit d'une agence dont il ne bénéficie pas des financements et dont il ne soupçonne éventuellement pas l'existence ; ou alors c'est qu'il a envie de nous faire une faveur, et on retombe dans le problème précédent, des évaluateurs trop proches des évalués.

Comme le faisait remarquer hier Dominique Wolton, le risque est que cela devienne « je te tiens, tu me tiens par la barbichette  », avec le risque d'une corruption (intellectuelle et éthique, pas financière je suppose) massive à l'échelle de 5 ou 10 ans.

Encore les projets sont-ils écrits en anglais, ce qui permet de puiser parmi la communauté internationale pour trouver des évaluateurs (tous les chercheurs en informatique parlant et comprenant cette langue). Si nous devions nous contenter des français, des belges francophones, des suisses francophones (en excluant donc les professeurs de l'EPFL qui ne parlent pas français) et des québécois, on tournerait vite en rond. 

C'est pourquoi je trouve assez irréaliste la suggestion de la Cour des Comptes de permettre les soumissions en français, quitte à financer des traductions : la science utilise un vocabulaire précis, souvent spécifique, et qui exige donc des traducteurs spécialisés (donc des chercheurs du domaine) pour ne pas commettre de contresens.

C'est pourquoi je m'étonne également des diatribes anti-anglais du même Dominique Wolton, ou de la tonalité de certains colloques qu'il organise.

Il faudrait savoir. Soit on se plaint de l'étroitesse de la communauté scientifique française et du risque d'endogamie et de petits arrangements entre amis, et on accueille à bras ouverts l'évaluation internationale (ce qui, si l'on a une once de réalisme, passe par l'usage de l'anglais), soit on considère que l'on est très bien entre nous (et on fait des revues franco-françaises dont le comité de lecture se confond largement avec la liste des auteurs, ce qui serait le cas, par exemple, d'une revue francophone d'analyse statique).