Commençons par une anecdote. Quand j'étais en doctorat, chaque inscription universitaire était compliquée par le phénomène suivant : recevant une allocation de recherche, j'étais salarié à temps plein et de ce fait ne pouvais m'inscrire à la Sécurité sociale étudiante ; je dépendais du régime général des salariés. À chaque inscription, je devais donc justifier de cet état de fait. Cela posait parfois des difficultés, notamment lors de la première inscription : pour m'inscrire, on exigeait mon contrat de travail, et pour m'établir mon contrat de travail comme allocataire de recherche, on exigeait une attestation d'inscription ! Bien entendu, l'employée à qui j'avais affaire semblait ne jamais avoir entendu parler de doctorants allocataires de recherche, et il avait fallu aller chercher son chef de service...

Récapitulons. On a choisi de faire dépendre la protection sociale de la situation d'emploi de l'intéressé (ou de ses parents ou de son conjoint), et on a créé un régime spécifique et à bon marché pour les étudiants. Comme on soupçonne l'étudiant de vouloir tirer au moins coûteux et de mentir pour ne pas cotiser, et que, dans son propre intérêt, on veut qu'il s'affilie, on a rendu obligatoire la production de justificatifs. Si l'on a de la chance, on tombe sur un employé qui comprend la situation, ou qui a un chef de service à proximité qui la comprend : si l'on n'en a pas, on peut tomber, comme j'en ai été le témoin, sur de véritables « petits flics » qui, trop contents de pouvoir casser les pieds à un étudiant rémunéré, expliquent savamment que le document fourni ne convient pas car il ne couvre pas l'entièreté de l'année scolaire.

Tout ceci provient, au fond, d'une absurdité : déjà ce ne devrait pas forcément être à l'université de gérer la protection sociale des étudiants, mais surtout, ce ne devrait pas être à l'université de se comporter en policier afin de préserver les étudiants d'eux-mêmes. Autrement dit, si un étudiant majeur ment sciemment en expliquant qu'il est affilié à un autre régime afin de ne pas payer la sécurité sociale étudiante et qu'il tombe malade, cela devrait être son problème (rappelons que cet étudiant peut librement faire des choses bien plus risquées, comme s'engager dans les forces armées, et que s'il commet un délit ou un crime, la loi le considère comme responsable).

Un autre exemple ? On veut mettre en place des mesures contre l'alcoolisme chez les étudiants. Comme les soirées et virées étudiantes sont organisées par des associations privées, le plus souvent dans des locaux hors des enceintes universitaires, il est assez difficile d'agir directement, sauf à ce que les universités s'immiscent dans la vie privée de leurs étudiants (cela se fait outre-Atlantique dans des universités religieuses). Que suggère-t-on donc ? Que les universités mettent en place des « modules de formation qui compteraient dans l'obtention d'une licence ou d'un master comme le font déjà l'université de Nancy ou celle du Havre ».

Ici s'imposent quelques questions. Qui doit assurer de telles formations ? Font-elles l'objet d'une évaluation notée, ou s'agit-il seulement de faire signer des feuilles de présence afin de s'assurer que les séances ne seront pas « séchées » ? S'agit-il de modules obligatoires, ou au contraire de modules « d'ouverture » comme le sont souvent le sport ou les arts plastiques ? Comment les insérer dans le cursus ?

Plus profondément, il me semble que nous assistons ici à un certain dévoiement de la mission de l'Université. En ce qui concerne le lycée, on nous a plus ou moins confusément dit que celui-ci, au lieu de devoir assurer un certain niveau dans diverses disciplines; devait favoriser la « socialisation » des adolescents (évolution vers un lycée à l'américaine, où l'on apprend pas grand chose). Là, on nous propose de faire pareil avec l'université : jusqu'au niveau master (bac+5, 23 ans) il faudrait expliquer et réexpliquer que, par exemple, prendre le volant ivre est une mauvaise idée.

Je me demande si cela est bien le rôle de l'Université que de « faire du social » en prenant des jeunes majeurs pour des enfants, à qui il convient d'expliquer ce qui est bien et mal ? À quand l'instauration de modules obligatoires pour apprendre les dangers du cannabis et autres drogues, le port du préservatif, les relations de couple (non, c'est pas bien de taper sur sa copine), le Code de la Route, le respect des voisins rapport aux nuisances sonores, etc. ?

Qu'on ne me fasse pas croire que ceux qui se « bourrent la gueule » jusqu'au coma éthylique ignorent que c'est une activité risquée ! (Les étudiants en médecine ont la réputation d'organiser des fêtes particulièrement « chargées »... or ils sont bien placés pour être au courant des risques... Ce n'est donc pas un problème d'ignorance, ou alors c'est plus complexe.)

Qui plus est, les jeunes les plus en danger ne sont certainement pas ceux qui vont à l'université ou en école de commerce ! On ne risque pas de retrouver l'étudiant d'HEC qui picole trop en soirée clochard sous les ponts...

À vouloir tout faire, on finit par faire tout mal. Et plus on prend les gens pour des imbéciles, plus ils se comportent comme tels...

(Parenthèse : Pour avoir vécu aux États-Unis, je sais que l'interdiction de la vente d'alcool aux moins de 21 ans a de nombreux effets pervers. Elle crée un mythe de cet âge ­­et de l'alcool, qui a l'attrait du fruit défendu. Elle induit un trafic de faux papiers. Elle induit des comportements de « petits flics » dans les commerces (je me rappelle d'une serveuse hagneuse d'un saloon du Wyoming qui tenait absolument à voir mon permis de conduire, alors que j'avais 30 ans...). En France, nous en sommes maintenant à l'interdiction au moins de 18 ans.)

(Autre parenthèse : Je cotoie régulièrement des étudiants et je ne les entends jamais parler de soirées alcoolisées suivies de conduite automobile. En revanche, j'entends assez régulièrement des adultes respectables, la cinquantaine, plaisanter au sujet des gendarmes à éviter après tel ou tel repas arrosé, telle ou telle dégustation...)