Mon éminent collègue a notamment rappelé l'Affaire Sokal. Selon-lui, Alan Sokal, physicien, avait envoyé à une revue de sciences sociales (Social Text) un article intentionnellement rempli de fautes de physique et brassant de grandes perspectives sur le monde, et avait insisté pour sa publication, pour ensuite se moquer de cette revue et des sciences sociales en général au motif qu'elles accepteraient n'importe quoi pour publication. Dans son propos, on sentait une condamnation de cet acte, présenté comme assez vicieux (envoyer des pages de jargon de physicien à des sociologues, pour après leur reprocher de ne pas l'avoir compris) et motivé par un désir de nier la scientificité des sciences sociales, laquelle scientificité est souvent mise en doute d'après lui par les scientifiques « exacts ».

Alan Sokal a beaucoup écrit au sujet des sciences humaines et sociales et de l'affaire qui porte son nom : un ouvrage, Impostures Intellectuelles, avec le physicien belge Jean Bricmont ; et divers articles, réunis il y a quelques années dans un recueil. Que dit-il ? D'après lui, son but était non pas d'attaquer les sciences humaines et sociales en général, qu'il affirme respecter, mais de s'attaquer à un type particulier de discours présent dans ces disciplines, où l'on brasse des concepts que l'on ne maîtrise pas et où il est possible de dire n'importe quoi à condition de faire figurer certains thèmes à la mode ainsi que les citations des bons auteurs.

(On me murmure dans mon oreillette qu'il y aurait une certaine ressemblance avec l'ingénierie guidée par les modèles, côté manque de compétence et abus de mots-clefs à la mode, mais je n'entrerai pas ici dans ce débat.)

Les descriptions que font Baudouin Jurdant et Alan Sokal de la même action sont fort différentes : dans un cas, une attaque basse contre les sciences humaines et sociales ; de l'autre une saine entreprise de démystification, destinée à aider les sciences humaines et sociales à se purger de certains escrocs. Qui plus est, Baudouin Jurdant a présenté son point de vue comme un résumé factuel destiné à des étudiants qui ne connaîtraient pas le sujet.

C'est ici qu'il convient de rappeler les propos de Baudouin Jurdant au sujet de la réflexivité du regard scientifique et des paradigmes : souvent, le scientifique peut oublier qu'il travaille avec des présupposés qui découlent de processus sociaux. Or, il est manifeste que de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales estiment que ces disciplines sont menacées par une foule d'acteurs : responsables politiques qui voudraient limiter la réflexion et la pensée sur la société, ou limiter l'étude scientifique à ce qui pourrait être économiquement rentable ; scientifiques des sciences exactes qui considèrent les sciences humaines et sociales comme illégitimes et voudraient éventuellement récupérer à leur profit les moyens publics mis à leur disposition. On pourra prendre, par exemple, les récents propos de Baudouin Jurdant, justement, sur la disparition programmée des sciences sociales dans les programmes de financement européens (8e PCRD), ou encore l'émotion suscitée par la suppression de l'histoire en terminale scientifique. Notons que dans ces deux exemples, c'est, selon les protestataires, rien moins que la Démocratie qui serait en jeu !

Là encore, comme l'invite Baudouin Jurdant dans son exposé, il faut voir la situation du point de vue des protagonistes. Alan Sokal a le point de vue d'un scientifique de gauche, installé aux États-Unis, et se sent menacé par l'anti-scientificisme de la société américaine (par exemple, par le créationnisme). Il estime que, paradoxalement, le lit de la propagande obscurantiste (souvent assortie de positions sociales conservatrices voire réactionnaires), a été fait par des universitaires de sciences sociales de gauche, qui, s'appuyant sur des discours sans rigueur et même sans sens, ont déconstruit l'idée de vérité. Certains auraient ainsi aboutit à l'idée que tout se vaut, et que donc le discours paléontologique le plus avancé, par exemple, doit jouir du même respect que les mythes de création.

Quant à Baudouin Jurdant, il voit les choses du point de vue de la citadelle assiégé des sciences humaines et sociales, à qui l'on menacerait sans cesse de couper les vivres et dont on attaque la légitimité. L'action d'Alan Sokal, de son point de vue, comme les projets de la commission européenne, serait un énième coup bas. (Pour ceux qui douteraient de la capacité de la communauté des sciences humaines et sociales à interpréter les évènements dans un sens de victimisation, il suffit de constater que récemment, il y a eu une rumeur que les agrégations de lettres n'ouvriraient pas en 2011... due à un simple décalage dans le temps entre les affichages des différentes disciplines.)

Que l'on ne me méprenne pas. Il ne s'agit pas pour moi de prétendre que les sciences humaines et sociales ne sont pas menacées, et qu'il y aurait donc une sorte de paranoïa injustifiée de masse. Ce n'est pas un mystère que les moyens financiers affectés aux formations de sciences sociales sont faibles : on pourra prendre comme exemple les descriptions des taudis universitaires où Baptiste Coulmont travaille. Cela n'est pas non plus une raison pour ignorer que ces difficultés bien réelles induisent un certain mode de pensée.

De fait, les rôles sont posés et même assez convenus. De la même façon que l'on s'inquiétait publiquement de ce que les futurs ingénieurs, faute d'avoir suivi des cours d'histoire en terminale, seraient des incultes, dans le discours de mon éminent collègue, le scientifique moyen travaille la tête dans le guidon et ne se pose aucune question. (C'est un point de vue répandu dans certains milieux, anecdote : lors d'un forum politique Libération à Grenoble, lorsqu'Edgar Morin a parlé de scientifiques qui réfléchissent, la réprobation d'une partie de l'audience a été telle qu'il a dû préciser qu'il en existait...)

C'est là que j'aurais quelque chose à reprocher à mon éminent collègue : justement, de ne pas s'appliquer la réflexivité qu'ils enjoint aux autres de pratiquer. Il a justement critiqué les experts qui s'expriment du haut de leurs certitudes sans prendre en compte les limites de leur cadre de pensée, soit par ignorance, soit sciemment, pour des motifs inavouables (compromissions avec le pouvoir ou avec des industriels, par exemple). Mais là, il s'exprime justement en tant qu'expert : il occupe la place du professeur dans un amphithéâtre d'enseignement, celui que l'on n'interrompt pas et dont on ne met traditionnellement pas en doute les propos publiquement. Sa conférence est filmée. Lorsqu'il raconte l'Affaire Sokal à l'usage d'étudiants qui étaient largement trop jeunes au moment de celle-ci pour y avoir prêté attention, il donne un point de vue dont on a vu qu'il était assez orienté, mais qu'il présente comme une vérité objective. Ainsi, il fait exactement ce qu'il reproche aux experts des sciences exactes.

Quelle belle mise en abyme !