Lundi dernier, j'ai assisté à une petite fête en l'honneur du premier anniversaire du collège doctoral unique de Grenoble. Après les discours d'usage (notons d'ailleurs les piques du Recteur contre l'administrateur de l'INP), et un intermède musical, est venue une conférence du neurochirurgien Alim-Louis Benabid. M. Benabid, professeur émérite à l'Université Joseph Fourier de Grenoble, est notamment l'inventeur de la technique de neurostimulation pour traiter la maladie de Parkinson.

Je ne sais pas ce qu'il en était du reste de l'auditoire, mais mes deux collègues de VERIMAG et moi-même éprouvions un certain malaise à écouter cet exposé. Bien sûr, le sujet, la chirurgie du cerveau, a tendance à déranger ; mais il y avait quelque chose d'autre qui provoquait ce sentiment.

Les médecins ont coutume de se moquer des chirurgiens en disant que ces derniers se prennent pour des dieux ; j'aurais tendance à croire que les chirurgiens font de même des neurochirurgiens. De fait, les manières de mon éminent collègue m'évoquaient ces plaisanteries. Il a plusieurs fois attaqué les lourdeurs des comités d'éthique, et s'est aventuré à des considérations philosophiques assez hasardeuses (sur le déterminisme, par exemple) ainsi qu'à des piques contre la psychologie « psychanalytique ». J'ai peur que les étudiants et chercheurs en sciences humaines présents dans l'amphithéâtre ne l'aient perçu comme une caricature de scientifique scientiste et arrogant.

Tout ceci était heureusement tempéré par ce que j'ai perçu comme une profonde humanité cachée sous une certaine désinvolture. Comme l'a rappelé mon éminent collègue, quand on parle de patients parkinsoniens sévères, on ne parle pas de ce à quoi tout le monde pense en général quand on parle de maladie de Parkinson : des personnes plutôt âgées souffrant de tremblements des mains. Il s'agit plutôt de patients pouvant être assez jeunes, et qui sont quasi paralysés, les mouvements les plus simples, tels la marche devant presque impossibles. On n'en parle pas, parce que ces gens, on ne les voit pas : ils restent chez eux, car ils ont peur de ne pas pouvoir se débrouiller, peur aussi du regard des autres. Leur souffrance est certaine ; il est donc logique que les médecins cherchent à réduire celle-ci.

Quand je parle de désinvolture, je parle de la façon d'évoquer des investigations un peu au hasard dans le cerveau des patients, l'implantation de cellules d'embryons avortés (« il faut 5 embryons par côté, avortés le même jour, c'est difficile pour des raisons de disponibilité », ou quelque chose comme cela), la description de la vie des tétraplégiques (« regarder le plafond pendant 60 ans », ou quelque chose comme cela). Même si tout cela est vrai, il y a d'autres façons de le dire, s'agissant de sujets assez sensibles.

La fin de l'exposé portait sur les recherches actuelles. On y a parlé d'implanter sur le cerveau de patients tétraplégiques (volontaires, bien sûr) des récepteurs leur permettant de commander des mécanismes extérieurs. Bref, les cyborgs de science-fiction, « l'homme qui valait 3 milliards », nous n'en sommes plus si loin (on a évidemment évoqué rapidement la possibilité d'applications militaires).

On a évoqué la possibilité de changer l'humeur d'une personne par électrostimulation de telle ou telle partie de son cerveau. Ainsi, des patients souffrant d'angoisses morbides intenses induisant des troubles compulsifs du comportement très handicapants pour la vie sociale peuvent retrouver une vie normale. Point de vue provocant : si une stimulation à tel ou tel endroit induit un tel changement d'attitude, transformant un patient qui ne peut supporter telle ou telle idée en une personne capable de plaisanteries sur le même sujet, qu'en est-il des théories psychologiques sur l'esprit ? Encore plus provoquant : ne peut-on penser que d'autres troubles, comme la compulsion à fumer, ne pourraient pas être résolus par le même genre de méthodes ?

M. Benabid a évoqué rapidement le lourd passif de la neurochirurgie, notamment la lobotomie. Il avoue lui-même que, si l'on constate que stimuler électriquement certaines parties du cerveau provoque tel ou tel changement, on n'a pas d'explication pour cela. Pour toutes ces raisons, il me semble qu'il est parfaitement légitime que le public s'interroge sur la mise en œuvre de ces techniques, et que mon éminent collègue a évacué un peu rapidement ces questions.

Toujours dans les questions éthiques, M. Benabid se réjouit de la construction de Clinatec, la division des applications médicales de Minatec, le centre grenoblois de nano-technologies fonctionnant sous l'égide du Commissariat à l'énergie atomique (CEA). Passons une petite réflexion corporatiste de chercheur CNRS : comment se fait-il que le CEA (censé, à la base, s'occuper d'énergie atomique), réplique en son sein tant de domaines de recherche, aussi bien l'informatique que la neurochirurgie ? De plus, si l'on peut comprendre que les composants miniaturisés à applications médicales soient fabriqués au sein d'un centre de recherche dédié à la miniaturisation, ainsi qu'une animalerie et des blocs opératoires vétérinaires, on peut se demander pourquoi y inclure un bloc opératoire et des chambres destinés aux patients humains, alors qu'il existe un centre hospitalier performant non loin de là... Peut-être de simples raisons de spécificité des matériels à mettre en œuvre ? Personnellement, je me méfie de la conjonction de questions d'éthiques importantes, de la pression à obtenir applications et brevets, et de la culture de hiérarchie et de secret du CEA.

Au final, beaucoup de questions, scientifiques ou autres.

PS: Si vous aimez ce genre d'histoires, vous pouvez lire Shutter Island.