Une vieille lune des débats sur l'éducation en France : l'opposition que certains voient entre les Humanités (disons, les lettres, l'histoire, le latin et le grec, peut-être les langues étrangères et la géographie), d'une part, et le reste des disciplines, d'autre part. Les premières seraient censées incarner des valeurs détachées des contingences économiques, du règne de la rentabilité, dont on laisse entendre qu'elles mèneraient les secondes.

Ainsi, l'informatique, bien sûr, mais aussi les mathématiques, la physique, la biologie seraient aux ordres du Grand Capital et viseraient à fournir des compétences immédiatement utilisables dans l'économie. On l'a bien vu lors des discussions sur la suppression de l'histoire en terminale scientifique : les étudiants de ces filières étaient, nous disait-on, en danger de devenir des ingénieurs incultes (terme quasi-pléonasmique dans la bouche de certains, apparemment), uniquement préoccupés de gadgets et de croissance économique.

Il faut avoir une bien étrange vision du monde pour soutenir que les mathématiques et la physique, surtout au lycée, ont une visée économique. Il n'y a pas besoin de mathématiques avancées ou de connaissances de sciences naturelles pour être avocat d'affaires, footballeur, trader, journaliste vedette, ou autres métiers bien rémunérés...

Les mathématiques de lycée inculquent une certaine rigueur de raisonnement. Je constate régulièrement que de nombreux sont ceux qui prétendent justifier des choix par des raisonnements qui ne tiennent pas s'ils sont appliqués sur d'autre cas d'espèces : peut-être que si ces gens avaient fait plus de mathématiques, ils seraient sensibles au fait qu'un raisonnement doit être partout valable, et non seulement dans les cas qui nous arrangent !

Quant à la physique, qui nierait que les enjeux énergétiques sont centraux pour le destin de l'Humanité ? On fait la guerre, on soutient des régimes douteux, pour s'assurer des approvisionnements en pétrole et gaz. Le réchauffement climatique nous menace à l'échéance d'un siècle, voire de quelques dizaines d'années. Nous devrons faire des choix déchirants de mode de vie. Dans ces circonstances, est-il superflu que parmi les connaissances de l'honnête homme du 21e siècle, il y ait les notions d'énergie, de puissance, et des versions grand public du premier et du deuxième principes de la thermodynamique ? Ah, mais on n'enseigne même pas ce dernier au lycée : cela nous donne des gens qui croient à des solutions miracle, mais tout simplement impossibles...

Mais non, l'urgence, nous dit-on, est d'enseigner le grec et le latin. Les bras m'en tombent. J'ai aimé les cours de latin que j'ai suivis ; pourtant, je pense qu'il s'agit d'une discipline assez secondaire. (Nulle insulte pour ces disciplines : j'estime, par exemple, que la connaissance de mon domaine de recherche scientifique est encore plus secondaire que celle du grec ancien...) L'ignorance du latin n'empêche pas de faire des choix politiques valables ; l'ignorance de la thermodynamique de base empêche de choisir en connaissance de cause entre différentes politiques énergétiques pour la France et l'Europe.

À ce point de décalage avec la réalité, je ne sais pas ce qu'il faut.

Au lieu de revendications « moi je défends la vraie culture, la seule, la vraie », il faudrait plutôt poser la question du socle de connaissances utiles au jeune citoyen de 2011, celles qui lui donneront les clefs pour penser et évoluer. Cela serait bien plus pertinent.

En attendant, si les seuls porte-parole des Humanités sont ceux qui tiennent pareils discours, je ne donne pas cher du futur de ces disciplines.