Henry Laurens, titulaire de la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, explique :

Le monde arabe est un secteur très bien quadrillé par la recherche française. Mais il est vrai que les academics, tout en étant ultracompétents dans leurs domaines, sont réticents à prendre position sur des aires géographiques qu'ils ne connaissent pas sur le bout des doigts. Ce sont des gens qui s'expriment de façon généralement nuancée et qui sont donc moins audibles que les « grands » intellectuels prompts à lancer des oukases à tout bout de champ.

Autrement dit, les vrais spécialistes des questions traitées ont des réticences à s'exprimer à moins qu'ils ne connaissent vraiment très bien le sujet, et de toute façon proposent un message nuancé et complexe qui ne convient pas au formatage des médias, qui préfèrent des gens capables de proférer des opinions à l'emporte-pièce sur tout sujet. Derrière la remarque policée d'Henry Laurens, je perçois l'agacement des universitaires envers le petit nombre d'intellectuels polyvalents qui donnent leur avis sur tout et monopolisent l'attention.

Une petite anecdote. J'ai naguère écrit sur ce blog au sujet des problèmes que pouvaient poser les ordinateurs de vote ; j'ai également co-signé une tribune dans La Recherche, suite à la publication par ce magazine d'un article dont je trouvais qu'il suivait par trop les prétentions d'une société importatrice de ces machines. J'ai fini par être contacté par France Info. J'ai longuement expliqué au journaliste les problèmes posés par ces machines, notamment le fait qu'en cas de contestation, il n'y avait aucun moyen de recomptage, ni même moyen d'expertise, puisque les machines pourraient être reprogrammées avant passage de l'expert. Las ! La radio avait décidé que le sujet était que ces machines pouvaient être piratées et voulaient que moi, chercheur au CNRS, enseignant à l'École polytechnique et (relativement) expert en systèmes embarqués (*), leur donne un avis tranché en moins de 30 secondes. J'ai refusé.

Cette anecdote n'a d'autre intérêt que d'illustrer deux phénomènes : les questions, les sujets, sont fixés d'avance, même si peu pertinents ; le spécialiste ne peut fournir un point de vue nuancé ; il a 30 secondes pour s'exprimer. Transposons maintenant aux révoltes arabes : si le média a décidé que le problème c'était la « menace islamiste des Frères musulmans », même si c'est plus compliqué que cela, le spécialiste aura 30 secondes pour donner un avis à l'emporte pièce. Il est probable qu'il ne veuille pas rentrer dans ce genre de débat.

Les spécialistes des domaines concernés laissent donc le champ libre à ceux qui savent occuper les médias, parlant un jour des dangers d'Internet (qu'ils ne connaissent pas ou peu), le lendemain de la Charia, le jour suivant des « banlieues », puis ensuite de la justice aux États-Unis, ou encore de l'enseignement secondaire, le tout avec des affirmations péremptoires et des accusations sévères. Il se trouve qu'en l'espèce, ces derniers ne se sont pas trop exprimés ; quel repos pour nous !

J'échange un bon exposé de deux heures sur la société égyptienne par un chercheur spécialiste contre dix minutes d'Alain Finkielkraut. Oui, je suis snob et élitiste, j'aime les experts.


(*) Tout est évidemment relatif. Disons que j'ai passé un certain nombre d'années à développer des techniques, des algorithmes et des outils pour vérifier certaines propriétés des systèmes embarqués, et que j'ai des contacts dans différentes branches du domaine.