(Ce billet réagit à un récent billet chez Authueil, dans les commentaires duquel j'ai répondu d'une façon sans doute trop rapide et peu claire.)

Depuis quelques années, l'État mène une révision générale des politiques publiques, qui prétend évaluer le service rendu par chaque service, chaque action, puis d'en déduire des réformes structurelles. Pour reprendre le langage d'un ex-collègue, il s'agit de « dégraisser le Mammouth », sauf que le Mammouth ici, c'est l'État.

Plus généralement, l'État évalue maintenant son activité à l'aide d'une batterie d'indicateurs chiffrés, qui permettent de désigner bons et mauvais élèves. Pour prendre deux exemples apparemment fort dissemblables, les chercheurs et enseignants-chercheurs voient leur activité évaluée via la bibliométrie, c'est-à-dire le décompte du nombre d'articles scientifiques produits et publiés, le décompte des citations de ces articles par des collègues, etc. ; la police a vu son activité évaluée au nombre de délits résolus, nombre de gardes à vue, etc.

En parallèle à la mise en place de ces politiques d'évaluation, certaines personnalités de l'actuelle majorité, à différents postes dans l'État, ont à diverses reprises expliqué que si tel ou tel service fonctionnait mal (que ce soit à l'occasion d'un fait divers ou de la publication d'indicateurs peu flatteurs), c'était la faute des fonctionnaires ou assimilés qui y travaillaient et de leur conservatisme. Que ceux-ci protestent, et on a eu beau jeu de dénoncer leur corporatisme, leur refus de toute évaluation ou de toute remise en cause. Passons sur cette politique de communication qui semble plus adaptée au bar du Café du Commerce qu'aux dignes ors de la République...

Le problème des indicateurs chiffrés, c'est qu'ils mélangent souvent des carottes et des navets ; déjà à l'école primaire on m'avait mis en garde contre les additions d'objets dissemblables ! Pour reprendre les exemples ci-dessus, un délit résolu, ce peut-être aussi bien la recherche des responsabilités dans l'énorme trou de la Société Générale que l'arrestation en flagrant délit d'un fumeur de cannabis. Quant à la bibliométrie pour évaluer les scientifiques, l'Académie des Sciences relève les difficultés de son utilisation entre domaines scientifiques différents, aboutissant à comparer ce qui n'est pas comparable.

De plus, dans un cas comme dans l'autre, on constate que la mise en place d'indicateurs chiffrés aboutit non pas (ou non pas seulement) à améliorer la qualité du travail, mais aussi à la mise en place de stratégies pour faire monter les indicateurs, ce qui est différent : est-ce que la vie de nos concitoyens est plus sûre si l'on fait plus de garde à vues pas franchement justifiées ? La recherche scientifique est-elle meilleure si on multiplie les signatures sur les articles et l'on « saucissonne » les découvertes en un plus grand nombre de publications ?

Authueil dit « Les français ne comprennent plus que certains jobs ne sont pas une question de de quantité de temps passé, mais de qualité du travail. Je le vois bien dès qu'il s'agit du travail parlementaire. » Je pense ne pas trahir sa pensée en la généralisant et la résumant ainsi : pour certains types de travaux, menés par des personnes ayant une grande latitude d'organisation de leur emploi du temps et des tâches à mener, et où la frontière entre travaux différents menés par la même personne est floue, il est non pertinent d'évaluer le travail en nombres d'heures passées, comme un ouvrier à la pointeuse ; il faut plutôt évaluer, qualitativement, les résultats.

Dans le cas d'un parlementaire, une évaluation naïve du travail consisterait à décompter les heures de présence en séance, en commissions, ou encore le nombre d'amendements déposés, sans se préoccuper de la qualité du travail ainsi mené, ou des autres tâches que doit accomplir un parlementaire.Je suppose que, de même qu'on peut aligner des CV scientifiques d'une impressionnante longueur mais sans consistance, on pourrait avoir des marathoniens de l'amendement sans intérêt et de la présence en séance.

Pendant qu'Authueil s'émeut de l'évaluation quantitative et horaire du travail politique, qui n'a d'ailleurs pas franchement commencée, les chercheurs du CNRS doivent rendre des feuilles de temps précises où ils indiquent combien de temps ils ont travaillé sur tel ou tel projet (pour le moment, ce n'est que pour les projets européens, mais au train où vont les choses, la généralisation est probable) ; et encore, ils ne sont pas à plaindre. (*) Hier la police, bientôt les chefs d'établissement scolaires : l'évaluation à coup de chiffres, suivie de la carotte (d'hypothétiques primes) et du bâton.

Rappelez-vous les « affaires ». Des élus ayant détourné les deniers publics étaient tout choqués de leur garde à vue ou de leur détention préventive, qui ne les émouvait guère quand elle ne touchait que des gens du commun. On sent maintenant poindre l'inquiétude : et si les français se mettaient à exiger que les responsables politiques élus ou nommés fassent un travail mesurable selon des critères tangibles... c'est-à-dire ce que l'on exige de tant de travailleurs ? Tiens, si on demandait à Mme Rachida Dati de remplir une feuille de temps, par exemple ?

Mais revenons à l'argument d'Authueil. Pour lui, si un travail fourni est de bonne qualité, peu importe qu'on y ait passé 2 heures ou 3 jours. Je suis assez d'accord ; mais le fait est que le travail législatif est assez mauvais. Relisons Renaud Denoix de Saint-Marc (alors vice-président du Conseil d'État) ou encore Pierre Mazeaud (alors président du Conseil Constitutionnel), et bien d'autres commentateurs juridiques : les lois sont mal écrites ; à peine adoptées, elles sont modifiées par d'autres lois ; de nombreuses lois contiennent des articles relevant du vœu pieux, d'autres ne sont pas appliquées faute de dispositions réglementaires, etc. Dans ces circonstances, le citoyen ne peut que se poser des questions sur le fonctionnement du Parlement : peut-être qu'avec plus d'assiduité, le travail y serait meilleur ? Et ne peut-on pas se dire qu'un ministre est plus efficace s'il ne dépense pas son énergie à faire campagne pour un mandat local ?

Pour ma part, je ne propose pas de mettre une pointeuse à l'entrée du Palais Bourbon. En revanche, je déplore encore une fois que nos élus, ou leurs assistants, ne semblent s'inquiéter de dérives qu'à partir du moment où ils sont touchés ou risquent de l'être. Dans un pays dont la devise comprend le mot « égalité », cela jure un peu.

(*) Que cela soit clair : j'estime qu'à part leur faible rémunération, les personnels scientifiques de sciences « dures » sont relativement bien lotis, en comparaison par exemple des enseignants du secondaire en ZEP, ou des magistrats de base. Je ne me plains donc pas.