Il est vrai que mes courriels personnels n'ont dans l'ensemble rien de passionnant. La plupart de mes courriels professionnels sont également anodins. Bien sûr, il serait préférable que des évaluations scientifiques que je réalise pour divers organismes ne soient pas rendues publiques, mais il n'y a pas de quoi monter une opération d'espionnage. Côté enseignement... si j'enseignais à l'ENA, je pourrais toujours avoir peur que dans vingt ans on tente d'exhumer des détails croustillants du dossier de tel ou tel étudiant appelé à de hautes fonctions politiques, mais à l'X le risque est moins grand (enfin, méfions-nous, un journaliste de Paris Match avait bien tenté de se procurer le dossier du juge Burgaud à l'École nationale de la magistrature...).

Il m'arrive cependant de manipuler, à titre professionnel, des informations plus sensibles. Oh, bien sûr, il ne s'agit pas de confidentiel défense (si cela était le cas, je n'en parlerais de toute façon pas ici). Simplement, il arrive qu'un chercheur scientifique travaille avec des industriels qui préfèrent garder secrètes certaines informations, surtout dans des domaines sensibles comme l'électronique, le nucléaire, le spatial ou l'aviation (voir par exemple ici, dans mon cas). Il s'engage alors, ainsi que son organisme, à garder confidentielles les informations qui doivent l'être. Même si, normalement, on n'échange rien de très confidentiel par courrier électronique, ou du moins on utilise des moyens de chiffrement, certains courriels peuvent révéler plus d'information qu'on ne le désirerait. C'est pourquoi il est très fortement déconseillé aux chercheurs et enseignants-chercheurs de mettre leur courrier chez Google Mail.

Mais, me disait en somme l'étudiant, pour le courrier, on peut comprendre, mais pour le calendrier et le carnet d'adresses ? Oh, certes, la plupart des informations qui y sont répertoriées sont anodines, mais... Imaginons, par exemple, qu'EADS Astrium, grand industriel du spatial, envisage d'utiliser la technologie KROTQ8, et contacte d'autres industriels et des universitaires pour discuter confidentiellement de certains aspects. On va donc avoir un certain nombre de personnes qui vont rajouter dans leur agenda des mentions « réunion Astrium KROTQ8 », et des adresses email d'ingénieurs de chez Astrium dans leur répertoire. Si une proportion suffisante de ces personnes sont chez Google, Google pourra, même sans lire les mails, savoir rapidement que tel service d'Astrium envisage d'utiliser la technologie KROTQ8. Il ne faut pas oublier que Google, principal moteur de recherche, peut savoir très facilement que les ingénieurs de tel ou tel endroit se renseignent sur tel ou tel sujet, y compris sur quels liens ils cliquent et donc quels documents ils consultent. Toutes ces informations, agrégées, permettent de connaître une orientation industrielle alors qu'elle est encore confidentielle.

Bien entendu, mes activités personnelles, prises isolément, n'ont aucune importance. En revanche, si une proportion suffisante des chercheurs et ingénieurs européens met son calendrier, son carnet d'adresse et, pire, son mail, chez Google, il sera possible à cette entreprise de se faire une idée assez exacte des développements technologiques à venir. Il ne faut pas oublier que la spécialité de Google, c'est l'extraction d'informations pertinentes à partir de gros corpus de données.

Je ne pense pas que Google se livre à un espionnage généralisé de la population. En revanche, il est tentant pour les services spéciaux d'un pays qui veut défendre son industrie de vouloir s'informer sur les préoccupations des compétiteurs étrangers de cette industrie... et je doute que Google puisse se permettre de refuser d'accorder quelques services discrets (il suffit de voir comment les banques et autres sociétés américaines se sont couchées lors de l'affaire Assange). Outre le désir de pouvoir censurer à leur guise, c'est sans doute ce genre de considérations de confidentialité qui ont poussé le gouvernement chinois à susciter la création de compétiteurs locaux à Google.

Bref, méfiance. Tout ceci me paraît bien plus dangereux que les risques d'« hégémonie culturelle » agités par Jean-Noël Jeanneney et consorts.

PS : La seule chose qui me rassure, c'est qu'il doit bien y avoir des islamistes assez bêtes pour mettre leur mail chez Google.

PS² :Pour ceux qui m'accuseraient de paranoïa et qui pensent que les services étrangers n'utilisent pas de coups tordus pour faire de l'« intelligence économique », je rappelle qu'on nous recommande de ne pas aller à l'étranger avec un ordinateur contenant ou ayant contenu des données sensibles, car la douane de certains pays, sous couvert bien sûr de recherche de contenus illicites (pédopornographie) peut demander à « vérifier » le contenu du disque dur... et à demander les clefs de chiffrement en cas d'usage de cryptographie.