Relevons tout d'abord que, depuis une douzaine d'années, on a voulu augmenter la qualité globale de la recherche par la mise en concurrence des chercheurs, des équipes, des laboratoires, des universités, via l'attribution de primes, de budgets, de postes selon des mesures d'« excellence ». Pour qu'il y ait concurrence dans un domaine, il faut qu'il y ait plusieurs équipes dans ce domaine. La concentration suggérée irait donc à l'encontre de cette politique et, j'oserais, aurait un relent de planification soviétique : on déciderait d'avance (par quels moyens, selon quels critères ?) que telle équipe est l'unique valable dans son domaine, et on éliminerait les autres.

Surtout, cette réflexion me semble dénoter une grande ignorance de la recherche scientifique et de la façon dont elle est pratiquée. Que l'on me permette tout d'abord une petite analogie.

Imagine-t-on de dire : « Les pouvoirs publics subventionnent la création de livres, notamment via le Centre national du livre. Pourquoi le CNL distribue-t-il des bourses à plusieurs romanciers ? Cela fait assurément doublon ! » Non, bien sûr. Pareille proposition serait ridicule : deux romanciers différents vont écrire deux romans différents. (*) Hé bien, la recherche scientifique, c'est pareil : il est rare que deux chercheurs mènent les mêmes recherches, même s'ils semblent « faire la même chose » aux yeux du profane.

Prenons un exemple concret : votre humble serviteur. Je travaille dans un domaine que l'on pourrait décrire comme la « sûreté formelle de fonctionnement du logiciel » : comment garantir qu'un logiciel va se comporter de la façon que l'on attend de lui, ou du moins comment exclure certains comportements indésirables. Je connais un certain nombre d'équipes en France qui travaillent peu ou prou dans ce domaine. Faisons-nous tous la même chose ? Ne pourrions-nous pas virer la moitié de cette bande d'incapables et de chercheurs qui ne trouvent rien, et les remplacer par les chercheurs qui trouvent que l'on cherche encore ?

Que nenni. Tout d'abord, parce qu'il y a différentes approches de la sûreté de fonctionnement, d'ailleurs assez complémentaires. Par exemple, l'un va travailler sur des techniques fournissant des garanties simples et faibles, mais que l'on obtient automatiquement (donc à coûts réduits dans un contexte industriel), l'autre sur des techniques fournissant des garanties puissantes, au prix d'une intervention humaine poussée (donc coûteuse industriellement). Même quand on s'attaque à apparemment le même problème (par exemple, et je sais que cela ne dira rien à la plupart des lecteurs, l'obtention d'invariants numériques par interprétation abstraite), on prend rarement la même approche, tout simplement parce que l'on n'a pas exactement les mêmes objectifs ou les mêmes idées. Oui, en recherche scientifique, il faut avoir des idées ; la différence avec la politique est qu'il faut ensuite les valider rigoureusement.

Dans ce que j'observe en recherche en informatique, il est rare que des gens se lancent pile sur le même sujet. On finit par connaître les gens du même domaine que soi en France, on discute, on préfère le plus souvent collaborer plutôt que faire chacun dans son coin la même chose que l'autre. Je ne prétends pas qu'il s'agisse du monde des Bisounours : mais, tout simplement, quand on est en concurrence avec le monde entier (enfin, le monde développé) pour les publications scientifiques, il est assez contre-productif de se tirer dès le début une balle dans le pied par une guéguerre franco-française.

On pourrait me dire : mais pourquoi ne pas regrouper tous ces gens qui travaillent sur des domaines voisins au même endroit ? Ne pourrait-on pas créer des synergies si l'on spécialisait les centres de recherche par zone géographique, par exemple, en mettant toute la recherche en sûreté de fonctionnement sur le plateau de Saclay ?

La majorité des chercheurs scientifiques sont des enseignants-chercheurs universitaires. Comme leur nom l'indique, ceux-ci assurent des enseignements dans les universités, grandes écoles et IUT. Les cursus présentent généralement une certaine variété de cours, afin notamment d'éviter une spécialisation trop pointue et précoce des étudiants. A priori, pour enseigner, par exemple, de la synthèse d'images, il vaut mieux un spécialiste du domaine qu'un spécialiste de bases de données, qui ne pourra faire qu'un cours « livresque ». Il s'ensuit qu'il faut assurer une certaine variété de thématiques de recherche à l'échelle d'un centre universitaire ; il n'est donc pas non plus surprenant que la même thématique se retrouve en plusieurs endroits.

En conclusion, je ne pense pas qu'il y ait des « doublons » que l'on puisse éliminer en recherche scientifique et qui permette de faire des économies sensibles. Ceci n'exclut pas qu'il y ait des doublons dans la gestion et le soutien à la recherche scientifique. Mais là encore, il convient d'être prudent, car des structures apparemment absurdes ont leur utilité. Ainsi, on peut se demander pourquoi de nombreux laboratoires sont des unités mixtes de recherche avec à la fois des budgets CNRS et universitaires : ne vaudrait-il pas mieux que l'ensemble du budget d'un laboratoire soit géré par un unique établissement ? Or, il s'agit là d'un arrangement souvent pratique quand un des établissements a fait des choix malheureux (marchés publics accordés à de mauvais fournisseurs, gestion inefficace par l'agent comptable...). Dans le monde des Bisounours, les problèmes administratifs seraient réglés et on pourrait faire de la recherche, mais dans le monde réel ?

En conclusion, tout ceci me semble relever des fausses bonnes idées.

(*) Bien entendu, on peut critiquer le principe de subventionner l'écriture de romans, mais il s'agit là d'une question différente.