Lors de ma brève intervention — brève car certains conférenciers précédents s'étaient trop étendus, ce qui a sans doute contribué à ce qu'elle ait été perçue comme assez grinçante et polémique — j'ai expliqué en quoi le temps des institutions n'était pas le temps d'Internet. Ainsi, il a fallu moins de 10 ans pour que Wikipédia, démarrant de zéro, devienne un des principaux sites mondiaux, assurément le premier site culturel et éducatif et le premier site à but non lucratif. Par comparaison, il a fallu plusieurs années à certaines institutions à se décider à recevoir officiellement des organisations liées à ce site, même simplement pour discuter et faire connaissance. Au delà de Wikipédia, certaines institutions semblent assez décalées dans leur approche par rapport à la réalité mondiale, que ce soit par rapport au Web ou plus généralement par rapport aux nouvelles technologies.

Ce décalage me semble en partie dû à un certain fonctionnement en vase clos. On a pu sourire quand Jacques Chirac avait voulu créer, par simple claquement de doigts, des compétiteurs nationaux (ou, faute de quoi, européens), aux services de Google. Mais encore récemment, un haut fonctionnaire, pourtant plutôt intelligent, s'étonnait auprès de moi que les chinois aient pu refaire, avec Baidu, à la fois un équivalent à Wikipédia et un équivalent à Google — comme il disait, pour le second au moins il faut un certain savoir-faire high-tech. J'ai dû l'informer que, même si le niveau moyen de l'éducation en Chine est sans doute inférieur à ce qu'il est aux États-Unis, il y a tout de même suffisamment d'étudiants de haut niveau à envoyer faire des thèses à Stanford ou ailleurs, dont certains finissent par rentrer. J'en ai profité pour lui faire remarquer que, pour de simples raisons numériques, on devait trouver en Inde largement plus d'étudiants de haut niveau que ce que peuvent produire les grandes écoles françaises les plus cotées...

Nos institutions semblent encore largement raisonner sur la base d'un public captif, qui doit passer forcément par elles et leurs décisions. Cela est encore adapté pour un musée comme le Louvre, auquel sa notoriété et sa présence sur la liste des attractions à voir absolument par tout touriste de passage à Paris garantissent une rente. Les institutions moins connues au niveau international semblent au contraire organiser leur propre insignifiance ; or la capacité à attirer visiteurs et, à long terme, financements publics, dépend de la présence dans ce les documents consultés par le public, donc, en 2010, de la présence en ligne. Ce n'est pas un simple site institutionnel, réalisé par une agence de com', avec zéro contenu intéressant et des mentions de copyright partout qui attirera les foules, même si l'on propose le téléchargement de gadgets payants. Il ne sert à rien de se lamenter sur le classement Google : de tels sites sont mal classés parce qu'effectivement ils sont mal faits et inintéressants, pas parce que Google brime la culture française.

Changeons maintenant quelque peu de sujet et passons au droit. Lorsqu'on parle Culture et Internet, on pense immédiatement au droit d'auteur, et quand on pense droit d'Auteur (avec un grand A), on pense à Beaumarchais, on pense à Victor Hugo, combattant pour que les auteurs puissent vivre dignement de leur travail. Or, de ce genre d'auteurs, on en a fort peu parlé...

On a parlé de la loi de 1978 sur l'accès aux données publiques, modifiée par ordonnances en 2005 par transposition d'une directive européenne de 2003. On a parlé de réutilisation commerciale des données publiques. On a parlé de droit de la concurrence. On a parlé de droits d'auteurs des musées sur des photographies techniques et sans originalité (reproduction de tableaux, par exemple). On a parlé des boutiques à touristes de la Réunion des musées nationaux, qui vendent des objets sobres et de bon goût comme le jeu de taquin à l'effigie de Mona Lisa (il est probable que les descendants de Leonard de Vinci ne peuvent faire jouer leur droit moral). On a parlé de la commercialisation des données de l'État Civil, issues des archives départementales, par des sociétés de services de généalogie en ligne. On a parlé des droits des producteurs d'émissions de télévision, y compris celles de la télévision publique déjà financée par la redevance.

Nous sommes bien loin de l'auteur hugolien, et plutôt dans la logique du tiroir-caisse. Il s'agit de faire de l'argent avec le patrimoine immatériel de l'État. La combinaison de la lourdeur administrative, de la prétention à décider d'avance des usages que les citoyens pourraient vouloir faire, et d'une volonté de dégager d'hypothétiques « ressources propres » faisant office de rustine sur des budgets de rigueur, tout cela nous promet un avenir radieux. À côté de la perspective de pouvoir continuer à vendre en exclusivité des taquins Mona Lisa aux touristes japonais, l'accès des habitants de la Lozère ou, pourquoi pas, de Bolivie, à la haute culture française, semble peser bien peu. Heureusement que nous avons les organismes américains, comme la Library of Congress, pour compenser !