Je suis récemment passé chez Microsoft Research, à Redmond (banlieue de Seattle).

Si j'ai bien compris, cette branche de Microsoft compte environ 400 chercheurs, soit environ la taille de l'INS2I, c'est-à-dire la petite partie du CNRS qui s'occupe d'informatique.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Microsoft Research ne jouit pas de moyens mirobolants : notamment, ils ont très peu d'ingénieurs de développement. Microsoft voulant attirer les talents à l'échelle mondiale, elle paye cependant bien ses chercheurs ; on ne peut pas en dire autant du CNRS, même avec la mirifique prime d'excellence scientifique (3500€/an si on est jugé excellent, ce n'est certes pas négligeable mais il n'y a pas de quoi immigrer en France pour cela). Au lieu de revaloriser franchement les carrières scientifiques françaises, on a inventé des montages compliqués (par exemple les fameuses « chaires ») dont on peut raisonnablement douter qu'ils favorisent réellement l'excellence.  (*)

J'ai demandé si les chercheurs de Microsoft candidataient aux appels des agences de financement publiques comme la NSF ou la DARPA. On m'a dit que non, car cela les distrairaient de leur travail, qui est de faire de la recherche scientifique et non de rédiger des dossiers ou de répondre aux exigences de donneurs d'ordres multiples. Le financement de la recherche de Microsoft provient d'un budget propre. Au CNRS, et plus généralement dans la recherche publique française, on a au contraire largement coupé le « soutien de base » aux laboratoires, auquel on préfère le financement par projets : le chercheur doit demander des budgets temporaires à des interlocuteurs multiples (Agence nationale de la recherche, European research council, Commission européenne, Région...), avec chacun leurs exigences particulières, et à qui il faut rendre des comptes. Les chercheurs les plus habiles arrivent d'ailleurs à « vendre » la même recherche à plusieurs financeurs. (**)

J'ai demandé si, comme cela se pratique dans certaines entreprises, les chercheurs devaient trouver des utilisateurs internes, dans les divisions de production de Microsoft (on peut imaginer, par exemple, que les divisions s'occupaient de jeux vidéos financeraient la recherche en image de synthèse). Que nenni : le budget de la recherche est décidé au plus haut niveau de Microsoft et ne dépend en aucun cas des divisions de production. Au contraire, la recherche publique française est incitée à mendier des financements auprès de l'industrie.

On me dira qu'aux États-Unis, l'industrie finance la recherche. Certes, mais les circonstances sont différentes. Notamment, l'industrie française a une certaine tendance à la pingrerie, et à vouloir être subventionnée pour faire de la recherche, voire être subventionnée pour condescendre à utiliser les résultats de la recherche publique. Rien n'est plus amusant que de constater ces circuits où l'État ou l'Europe subventionne une entreprise « innovante », et qu'ensuite cette entreprise finance (chichement) des recherches dans un laboratoire public. Comme ça, tout le monde est content : la recherche ne coûte rien à l'entreprise, le décideur public a la sensation d'avoir financé la Recherche et l'Innovation qui conditionnent la Compétitivité de demain, et le laboratoire a dégagé des ressources propres industrielles (soit de l'argent très précieux, car on peut le dépenser sans suivre les règles délirantes de la comptabilité et des marchés publics). Le seul à pouvoir être mécontent serait le contribuable, mais on ne lui demande pas son avis.

Nous avons discuté bibliométrie et autres indices chiffrés. On m'a mentionné le fait que certaines entreprises versaient des primes aux ingénieurs et chercheurs qui déposaient des demandes de brevet... avec comme conséquence l'inflation du nombre de demandes sans intérêt (en effet, la prime récompense la demande de brevet, non l'obtention de celui-ci ou son exploitation commerciale). De même, l'évaluation des chercheurs au pro-rata du nombre de publications incite à la multiplication de publications pas franchement intéressantes, mais qui font masse.

Bref, il semble que Microsoft Research, dont l'actuelle excellence dans certains domaines de l'informatique n'est pas à démontrer, adopte des politiques opposées à celle menées en France au nom de l'excellence scientifique.

Le chercheur français est pris en tenaille. D'un côté, une partie des chercheurs, aux opinions politiques se voulant « de gauche », tiennent toute collaboration industrielle pour une trahison et la soumission aux ordres du Grand Capital. (***) D'autre part, les ordres venus d'en haut et répercutés par la hiérarchie sont de multiplier les collaborations industrielles, la recherche sur projets, etc. Enfin, côté industrie, comme d'habitude, on ne bougera que si l'État ou l'Europe financent.

C'est ainsi que l'on voudrait avoir l'excellence. Et après, on se plaint de la désaffection des jeunes pour les professions scientifiques, et de la fuite des cerveaux !

(*) Les « chaires » consistent en un poste d'enseignant-chercheur universitaire dont un institut de recherche (CEA, INRIA, CNRS...) paiera une décharge partielle de service d'enseignement ainsi qu'une surpaye. On pourrait se dire qu'il est intelligent de distinguer ainsi les meilleurs chercheurs... mais il existe déjà des mécanismes pour ce faire (Institut universitaire de France, délégations...). Un gros problème posé par les chaires est qu'il s'agit de décider d'avance que l'on va recruter quelqu'un d'excellent sur un poste particulier, puis de recruter la personne sans avoir le temps de l'évaluer en pratique sur son travail — donc non seulement il n'y a pas de raison que la personne effectivement recrutée soit vraiment excellente, mais en plus cela crée des tensions au sein des laboratoires, car on peut avoir des nouveaux venus qui sont payés plus tout en faisant moins d'enseignement que des gens plus âgés et pas forcément moins bons chercheurs, soit le contraire d'une récompense du mérite. Un autre problème est la la complexité et l'insécurité juridique du montage, qui se traduit parfois par des délais, voire des annulations.

(**) Je ne rejette pas par principe le financement par projets, je constate seulement que celui-ci amène des rigidités difficiles à gérer. Prenons un projet de 3 ans (durée maxi pour certaines catégories de projets) comportant un financement de thèse de 3 ans. Le temps que le projet soit évalué et que la bureaucratie se décide à mettre en place le financement, un temps assez imprévisible s'écoule. Une fois le financement accordé, il faudrait avoir miraculeusement le doctorant à financer, alors même que l'année scolaire est déjà entamée (donc, que le doctorant est probablement ailleurs). Un doctorant, cela ne se recrute pas comme une caissière de supermarché, il ne suffit pas de passer une annonce pour avoir un candidat valable disponible dans la semaine.

(***) Ce dégoût politisé de toute activité de production ignore manifestement que, même en système communiste, la recherche scientifique est censée avoir des rapports avec l'industrie. Il est sans doute lié à ce que Gilles Dowek qualifie de dégoût d'une frange des intellectuels pour le travail (nonobstant les bavardages sur le rapprochement avec la classe ouvrière). Qui plus est, on ne voit pas très bien pourquoi il est déshonorant de prendre de l'argent d'entreprises travaillant pour la sécurité aérienne, par exemple, mais pas d'être salarié d'un état qui va régulièrement rétablir des roitelets sur leur trône africain, souvent manu militari.