Dans les écoles normales supérieures (sections scientifiques), il y a une insulte : « ingénieur ». « Je ne suis pas un ingénieur, moi, môssieur », répond-on aux ignoramus qui se hasarderaient à laisser supposer que les élèves de ces grandes écoles sont élèves-ingénieurs comme de vulgaires polytechniciens. En effet, le normalien étudie la Science avec un grand S, tandis que l'ingénieur étudie de basses recettes de cuisine destinées à satisfaire la production industrielle.

Cette attitude a parfois des conséquences cocasses. J'ai ainsi vu des normaliens concevoir ab initio des circuits de codage/décodage de communication infrarouge (avec modulation etc.), tout en composants électroniques discrets (bref, plein de transistors, de condensateurs etc. sur une carte) alors qu'il existe des composants intégré tout fait qui fonctionnent fort bien. Le problème est qu'il y a une marge énorme entre concevoir un circuit qui devrait fonctionner en théorie (c'est-à-dire, selon un modèle théorique simplifié de l'électricité, de nombreux effets parasites n'étant pas pris en compte) et concevoir un circuit qui fonctionne vraiment dans la vraie vie.

Le problème n'est pas restreint aux ENS. D'après le général Groves, qui a dirigé le projet Manhattan (c'est-à-dire la conception et réalisation des bombes atomiques américaines pendant la Seconde Guerre mondiale), certains chercheurs du projet avaient initialement prétendu pouvoir concevoir seuls l'usine géante de Hanford, qui devait concentrer les matériaux fissiles. Apparemment, ils se sentaient largement supérieurs intellectuellement aux ingénieurs, et ne voyaient pas la difficulté qu'il y a à concevoir une énorme usine qui fonctionne vraiment. D'une façon générale, il n'est pas rare de voir des gens qui ne comprennent pas qu'il y a une énorme différence entre un prototype de recherche (qui fonctionne sur une version épurée du problème considéré, sans grande considération d'efficacité etc.) et un outil industriel fiable et opérable à long terme.

Je pourrais mentionner également le mépris intense des « ingénieurs incultes » ou de la « culture ingénieur » par certains étudiants ou enseignants de sciences humaines (je me rappelle notamment d'un jeune étudiant de philosophie qui vitupérait contre les ingénieurs dans le tramway revenant du campus de Grenoble...).

Tout ceci me paraît relever d'un mépris culturel du travail, déjà diagnostiqué par mon éminent collègue Gilles Dowek (de l'INRIA : encore une preuve que je ne médis pas de cette institution que le monde nous envie). Grossièrement, il est mal vu, du moins dans certains milieux, de mettre les mains dans le cambouis : c'est sale et bas, tout juste bon pour les « gens mécaniques » comme on disait sous l'Ancien Régime.