Une collègue m'avait raconté l'anecdote suivante : son ancien laboratoire recevait une délégation américaine, et à un moment, leurs invités leur ont demandé leur rapport avec l'INRIA.

Ici, une parenthèse s'impose. Il existe en France deux instituts de recherche à compétence nationale spécialisés en informatique : l'INRIA, et l'INS2I, une composante très minoritaire du CNRS. Les meilleurs laboratoires universitaires français en la matière sont en fait des unités mixtes du CNRS, avec donc à la fois des enseignants-chercheurs universitaires et des chercheurs du CNRS. La situation s'est complexifiée avec l'implantation par l'INRIA d'équipes au sein des laboratoires universitaires...

J'ai souri, mais ces dernières semaines, j'ai eu à plusieurs reprises affaire aux mêmes questions : au Japon, aux États-Unis... Encore jeudi dernier, alors que je donnais un séminaire à l'École normale supérieure de Lyon, on m'a demandé si j'étais bien de l'INRIA.

Que cela soit clair : je ne suis pas de l'INRIA, et n'ai d'ailleurs jamais été employé par l'INRIA.

Je sens que l'on va dire que je fais encore mon ronchon, ou que je vais médire. Pas du tout ! L'INRIA est notre ami, il faut l'aimer aussi, comme je dis parfois aux doctorants de mon laboratoire (dont je sais que certains lisent ce blog édifiant). Et puis, j'ai des collègues sympathiques à l'INRIA, sans parler du fait que j'ai eu l'actuel président de l'INRIA en cours d'algo il y a 15 ans. En plus, je préfère le logo de l'INRIA et son digne indigo au nouveau logo du CNRS. Les mauvaises langues n'ont qu'à se tenir, je suis prêt à témoigner de la grande estime dans laquelle je tiens l'INRIA.

Le CNRS est certes plus connu du grand public que l'INRIA, mais c'est plutôt pour ses chercheurs en sciences sociales, en biologie ou en physique — la recherche en informatique a rarement les faveurs des médias, et est de toute façon très minoritaire au CNRS. En revanche, côté chercheurs étrangers en informatique, on ne connaît que l'INRIA. Un étudiant indien m'a expliqué, au sujet des lieux pour préparer un doctorat en Europe, qu'ils ne connaissaient que l'INRIA et l'EPFL...

La force de l'INRIA, selon moi, est sa stratégie de communication. Quand l'INRIA fait quelque chose ou contribue à quoi que ce soit, il le fait savoir. Il suffit que l'INRIA ait mis une pincée de ressources dans un projet à succès pour que ce projet soit présenté comme une des réussites de cet institut. L'INRIA paye un cahier mensuel à sa gloire dans La Recherche. Les chercheurs de l'INRIA signent leurs publications « INRIA », pas une suite de sigles de laboratoires illisibles et qui changent parfois, comme le font une partie des universitaires et CNRS.

Pendant ce temps, que fait le CNRS ? Ah, oui, le CNRS édite Le Journal du CNRS. Une anecdote : lors d'une discussion avec un chercheur INRIA pourtant inséré au sein d'une unité mixte CNRS après un doctorat dans une unité mixte CNRS, je me suis aperçu que celui-ci n'avait jamais entendu parler du Journal du CNRS. D'ailleurs, je crois que je n'avais jamais prêté attention à celui-ci avant d'être recruté comme chercheur permanent et de le recevoir chez moi. (*)

Le fait est que les universités françaises et le CNRS ne savent guère orchestrer la communication autour de leurs travaux ; au contraire, les institutions américaines ont bien compris qu'une bonne communication peut inciter le public et les décideurs politiques à financer leurs travaux, et inciter les meilleurs étudiants à venir chez eux.

Enfin bon, comme me disait un collègue, le CNRS est un paquebot qui traverse l'océan dans la brume sans savoir où il doit aller...

(*) Il faut dire que le Journal du CNRS a un ton assez bizarre, comme si l'on avait passé des résultats scientifiques au travers d'une com' d'entreprise qui ne connaîtrait pas les produits qu'elle est chargée de promouvoir. Mon expérience est que si on leur donne leur trois lignes prêtes à être recopiées, ils voudront les réécrire et dire des âneries.