L'opposition à Microsoft était principalement du fait d'informaticiens, par exemple mon collègue (et néanmoins ami) Roberto Di Cosmo, à l'époque maître de conférence à l'École normale supérieure. Ce n'était pas un sujet très facile ; les gens se demandaient bien ce qu'il pouvait y avoir de mal à ce que tout le monde utilise Word (ou, plutôt, soit forcé d'utiliser Word). Bref, l'idée générale était qu'il s'agissait d'une querelle n'intéressant que les geeks, et encore, à l'époque, ce mot n'était pas encore à la mode. Heureusement que Roberto « passe » bien dans les médias, avec son petit accent italien...

En revanche, l'actuelle opposition à Google déborde largement du monde de l'informatique : des philosophes, des universitaires des sciences humaines et sociales, des journalistes, des essayistes s'émeuvent des actions de cette entreprise. Comment expliquer cette différence de traitement ?

Commençons d'abord par les points communs. Microsoft avait à l'époque un quasi-monopole sur les systèmes d'exploitation et les logiciels de bureautique pour ordinateurs personnels ; Google a de nos jours une très grande part de la recherche en ligne, et propose maintenant des solutions bureautiques ainsi qu'un système d'exploitation (Android). Bref, dans les deux cas, une grande entreprise américaine est en situation de quasi-monopole sur un part importante de l'informatique.

Pourquoi cela est-il gênant ? Nous ne savons pas ce que fait Google de nos données ; nous devons nous contenter de l'assurance de cette entreprise qu'elle « ne fera pas le mal ». De même, nous ne savions pas ce que les systèmes d'exploitation et les logiciels de Microsoft faisaient de nos données ; par exemple, nous ne savions pas si des « trous de sécurité » délibérés n'avaient pas été ajoutés afin de permettre aux services de renseignement américains d'espionner nos entreprises. Ce n'est pas un hasard si l'on fait de nos jours les mêmes critiques à l'égard de Google et Yahoo au sujet du manque de garanties quant à la confidentialité assurée aux données des utilisateurs, et leur collaboration réelle ou supposée avec les services de police ou de renseignement de certains pays.

Passons maintenant aux différences.

En 1995-2000, l'Internet était encore une nouveauté pour les particuliers en France. Les ordinateurs personnels n'étaient pas orientés réseaux. Il y avait moins de possibilités pour d'éventuelles fuites d'information. Comparons avec Google : celui-ci a accès aux requêtes de recherche de millions d'usagers, ainsi qu'à de nombreux documents, et peut « profiler » des utilisateurs. Avec un peu d'effort, Google peut connaître vos goûts artistiques, vos besoins commerciaux, vos préoccupations de santé... voire vos préférences sexuelles, pour autant que vous fassiez des recherche sur ces sujets.

En 1995-2000, l'Internet était encore largement une affaire d'utilisateurs avertis. Bien sûr, les médias nous servaient déjà la rengaine que sur Internet prolifèrent les néo-nazis, les terroristes et les pédophiles, mais le sujet n'intéressait pas encore les essayistes venant du monde des sciences humaines.

Je pense toutefois que la différence essentielle est que Microsoft proposait des produits perçus comme des outils neutres, tandis que Google propose des services qui, en partie, remplissent des fonctions traditionnellement considérées comme relevant de l'intelligence humaine. Un traitement de textes comme Microsoft Word est un outil, certes sophistiqué, qui remplace le stylo (outil sans intelligence) et le typographe (travailleur manuel sans rôle éditorial). Un moteur de recherche fournit des conseils de documentation, rôle traditionnellement réservé aux documentalistes, bibliothécaires, et enseignants et considéré comme un travail éminemment intellectuel.

Quels sont les objectifs de Google ? « Organiser l'information du Monde. » Vaste programme. Et par quels moyens ? Google, jusqu'à présent, a toujours préféré faire travailler des algorithmes informatiques plutôt que des humains (c'est-à-dire qu'il emploie des humains pour concevoir des processus informatiques qui opèrent sur l'information, plutôt que d'employer des humains pour opérer directement sur l'information). On peut comprendre ce choix : il permet le passage à l'échelle, c'est-à-dire la capacité à gérer les quantités énormes d'information à l'échelle de l'Internet mondialisé, tout en limitant les coûts. De plus, il permet de limiter la responsabilité légale : Google, en cas de résultats choquants, peut argumenter que ceux-ci sont le résultat d'un processus automatique et non d'une action consciente. En tout cas, le premier crime de Google est de prétendre mettre des ordinateurs là où l'on aurait mis des humains réputés penser.

Autre facteur : le type de personnel. Google emploie beaucoup d'ingénieurs, et un peu de chercheurs, ces derniers principalement en informatique et domaines connexes (traitement automatisé du langage, etc.). À ma connaissance, Google n'emploie ni philologue ni philosophe, et ne fait aucun effort pour même prétendre s'intéresser aux productions de ces disciplines. On comprend donc certaines réactions contre ce qui est perçu comme l'intrusion de techniciens ignorants dans des domaines « nobles ».

Enfin, Google est un grand égalisateur. On trouve grâce à Google aussi bien les dernières péripéties de la vie de Lindsay Lohan que des commentaires sur l'œuvre de Michel Foucault — et même, on trouvera plus facilement les premières que les seconds, entre autre pour des raisons de droits d'auteur. Google ne joue pas à la maîtresse d'école, il ne vous dit pas que votre requête est futile, il ne forme pas de jugements de valeur. Bref, Google désacralise le Savoir.

Toutes ces objections contre les prétentions de Google ne sont pas illégitimes, loin de là. Ainsi, c'est un fait que la recherche et la traduction automatisées sont encore très faillibles, et qu'il faut être très conscient de leurs limites pour les utiliser valablement. Cependant, on pourrait dire également que les automobiles ne se conduisent pas toutes seules, même s'il existe de nombreux automatismes (ABS, ESP, etc.) — pourtant personne ne condamne les automobiles pour cela ! Il y a donc quelque chose en plus qui rend Google intolérable, et je pense que c'est au fond cette intrusion dans des domaines traditionnellement hors du champ de la « technique ».

Tout cela est-il bien gênant ? Pour Google, assurément non : cela ne menace pas ses profits. C'est un peu comme les critiques contre TF1 : TF1, au fond, s'en fiche tant qu'elle peut vendre ses pages de publicité.

Pour la qualité du débat public, il serait souhaitable de donner plus la parole à des gens qui connaissent réellement les sujets évoqués. Dire, en somme, « les moteurs de recherche, c'est nul, ça se base sur le vocabulaire et non sur le sens », c'est le degré un du raisonnement (le degré zéro étant de s'extasier sur les possibilités de recherche). Le degré deux serait de rappeler les contraintes techniques, notamment de passage à l'échelle, et les recherches qui sont menées sur les modèles sémantiques (PLSA etc.). Cependant, pour parler à ce degré deux, il faut avoir des connaissances scientifiques et techniques — et ceux qui ont ces connaissances ont rarement accès aux médias. Donc, en effet, les oppositions binaires « Google c'est génial » / « Google c'est nul » nuisent à l'information du public.

PS : Ce billet n'est en aucun cas une attaque contre les SHS, ou une ode à Google (qui pose des problèmes bien réels). Il s'agit simplement d'une tentative d'explication de pourquoi la méfiance envers Google a débordé des informaticiens, tandis que celle envers Microsoft est plutôt restée cantonnée à ceux-ci.