Je me suis récemment ému de ce que des personnes postent sur des sites Web des conversations de « chats » en ligne, sorties de leur contexte. Je considère que ces conversations sont l'analogue de conversations informelles, comme on peut avoir entre collègues ou amis. On pourra donc y trouver des propos qui seraient indésirables dans des propos destinés à un large public.

Prenons un exemple concret. Dans mon domaine professionnel, il arrive que des gens disent quelque chose comme :

L'accident d'Ariane 5, ça finit par être du réchauffé. Il faudrait qu'un avion s'écrase à cause d'un bug, et alors on serait financés.

Bien entendu, la personne qui tient de tels propos ne souhaite pas réellement qu'un avion s'écrase avec son équipage et ses passagers juste pour que son domaine de recherche soit financé. Je ne connais personne d'aussi égoïste et inhumain parmi mes collègues. (*) Ceci est évidemment implicite dans notre milieu.

Il s'agit plutôt d'ironiser sur la nécessité qu'il y a à justifier dans les demandes de financement notre utilité et celle de nos recherches par des applications sociétales spectaculaires, ce qui nous conduit notamment à user jusqu'à la corde certains « bugs » médiatisés et aux conséquences graves voire tragiques, comme l'explosion d'Ariane 5 de 1996 ou le bug du Patriot de 1991.

Ironie d'abord à l'égard de la demande politique qui veut que la recherche puisse démontrer son utilité à assez court terme. Ironie ensuite à l'égard de nous-mêmes et de nos collègues, et de nos argumentaires parfois assez spécieux en la matière (ah, la géométrie algébrique algorithmique réelle censée servir à la lutte contre le bioterrorisme...). Comme souvent, le mieux est de rire de soi-même.

Cependant, comme disait feu Pierre Desproges, on peut rire de tout, certes, mais pas avec n'importe qui. Ni moi ni mes collègues ne ferions la plaisanterie ci-dessus dans une conférence grand public, car elle risquerait d'être mal comprise : des gens pourraient la prendre au pied de la lettre et penser que réellement, des chercheurs en informatique souhaitent des catastrophes humaines afin d'être financés. Avec le cliché du scientifique retors, borné, inculte, inhumain et prêt à toutes les compromissions véhiculé tant par bon nombre de films américains que par certains secteurs des « sciences humaines » et du militantisme politique (**), on peut s'attendre à tout.

Il est clair qu'une telle plaisanterie, recopiée hors contexte, serait utilisée au premier degré comme argument démontrant la vérité de ce cliché.

Rappelons-nous également ces emails entre climatologues, dans lesquels certains utilisaient le mot trick (« astuce » mais aussi « mauvais tour »), rendus publics afin de discréditer la thèse du réchauffement anthropique de l'athmosphère. Pour un scientifique, ce mot n'a pas forcément de connotation malveillante : il peut désigner une méthode honnête et correcte particulièrement habile, qui évite un écueil. Pour le grand public, il a une connotation négative de « mauvais tour », avec un sous-entendu de fraude.

Le risque permanent de se faire enregistrer et ressortir hors contexte ne peut que stériliser le propos. Il faudra alors sans cesser recourir à la langue de bois. Si l'on plaisante, il faudra expliciter la plaisanterie, mettre des smileys, ou un éclat de rire innocent pour bien marquer que non, on n'est pas sérieux.

Il y a bien des gens qui ont cru que This is Spinal Tap était un vrai documentaire...

(*) Et puis, franchement, si l'on a de telles valeurs morales, plutôt que de travailler au CNRS pour une paye modeste, on peut certainement offrir ses services à la mafia russe ou autres organisations à buts louches et ayant besoin de spécialistes...

(**) Lors d'un forum politique de Libération a Grenoble; Edgar Morin a parlé de scientifiques qui devaient réfléchir à l'avenir du monde, et devant la désapprobation d'une partie de l'assistance il a dû préciser que des scientifiques qui réfléchissent, cela existe. Ambiance.