En 2009, le Ministère de la Culture instituait la gratuité d'accès aux musées nationaux pour les jeunes de moins de 26 ans de l'Union européenne. Cette mesure était censée favoriser une plus grande diffusion de la culture. J'ai peur que cela ne soit une fausse bonne idée, et que des mesures plus efficaces auraient pu être financées avec les budgets ainsi utilisés.

Premier problème : une bonne partie des musées nationaux, et notamment les plus fameux, sont situés à Paris. Or, la région parisienne ne rassemble qu'environ un cinquième de la population française, et Paris est une ville chère (logement, nourriture) pour le provincial de passage. Si le coût d'accès aux musées n'est pas négligeable (entrée à près de 10 € pour le Louvre), les principales dépenses pour l'accès des provinciaux aux musées parisiens sont le transport, l'hébergement et la restauration — et on ne peut pas dire que la baisse de la TVA sur cette dernière ait fait baisser la note !

Pour reprendre le bon mot de Florence Devouard, il ne faudrait pas que la Culture s'arrête au bout du RER...

Deuxième problème : une bonne partie de ceux, parmi les plus jeunes, qui auraient bien besoin de consulter des informations culturelles, ne peuvent pas se déplacer dans les musées, indépendamment des problèmes de coûts. Tous les parents n'acceptent pas que leur adolescent mineur aille se balader à la ville...

Troisième problème : aller dans un musée ne fait pas partie des habitudes des milieux sociaux réputés manquer de culture. Autrement dit, même si le musée était gratuit et de l'autre côté de la rue, les gens n'y iraient pas, parce que ce n'est « pas pour eux », parce qu'ils s'y sentiraient ridicules, etc. C'est un problème complexe, qui demande un travail de longue haleine.

Quatrième problème : pourquoi accorder la gratuité aux « jeunes » sans discrimination, mais pas aux adultes d'âge moyen aux ressources modestes ? Ainsi, un bénéficiaire des minima sociaux se voit accorder un tarif réduit... tandis qu'un « fils à papa » de 24 ans a droit à la gratuité !

Bien entendu, je suis comme d'habitude fidèle à l'approche scientifique : il faudrait une étude sérieuse pour mesurer à quel point cette mesure favorise la diversification sociale de public des musées, et en attendant mes craintes ci-dessus ne sont que des hypothèses.

Vous me direz, mais que proposer ? Pour ma part, je défends depuis de nombreuses année l'idée que les organismes culturels publics doivent diffuser sur Internet des reproductions de leurs œuvres, sans les grever de « copyrights » ou « droits ». De nos jours, la plus grande partie de la population a accès à Internet à haut débit, aussi diffuser gratuitement sur Internet des reproductions de qualité est le meilleur moyen de toucher un large public. L'application de conditions de reproduction « libres » permettrait l'utilisation de ces images sur des sites culturels ou éducatifs tiers, dont Wikipédia n'est que l'exemple le plus connu. Rappelons qu'actuellement, si un professeur d'histoire veut mettre en ligne un site personnel consacré à sa discipline, il peut avoir les plus grandes difficultés à se procurer une iconographie légale.

Ceux qui me suivent savent que j'ai investi un certain temps, une certaine énergie, à inciter les organismes publics à diffuser plus largement la culture via Internet (voir par exemple ma tribune dans le journal Libération, ou encore mon billet de novembre 2009). Les choses commencent à bouger, mais lentement, très lentement... Peut-être en saurons-nous plus après les rencontres Wikimédia 2010 ?

Pourquoi une telle lenteur ? Bien sûr, il y a les pesanteurs administratives, les changements d'équipes chargées des dossiers dans les cabinets ministériels ou les établissements publics, les peurs diverses. Certains choix n'ont pas été très judicieux — par exemple, celui de prétendre vouloir s'opposer à Google en montant des usines à gaz, comme les projets Europeana et Quaero.

Mais surtout, le problème principal est celui de l'argent. Ce que craignent les musées, s'ils diffusent plus largement sur Internet, c'est la baisse de certains revenus propres — la vente de cartes postales et autres droits photographiques.

Nous en revenons donc au problème des choix budgétaires...