Un lecteur me signale ce billet de ma collègue Christine Huygue s'offusquant d'une comparaison désobligeante envers les mathématiques dans un journal télévisé :

Faire du français comme des maths, sans s’intéresser au plaisir.

Comme le relève ma collègue, cette phrase recèle un sous-entendu : la littérature devrait être un plaisir, tandis que les mathématiques sont par nature un pensum rébarbatif.

C'est un travers assez répandu que de juger que ses propres goûts représentent la normalité, le goût naturel du reste de la population. Ainsi, de nombreux enseignants s'étonnent du désintérêt de leurs élèves pour leurs cours... oubliant qu'eux-mêmes étaient peu attentifs aux matières qu'ils jugeaient ennuyeuses ou rébarbatives.

Un cliché répandu est que les élèves apprécieraient plus d'activités physiques et culturelles, et certains proposent d'ailleurs de réserver les après-midi à celles-ci. Or, tous les jeunes n'aiment pas faire du sport, surtout quand celui-ci se résumer à courir autour d'une cour ou d'un terrain comme un lévrier. C'est sans doute très bien si l'on est soi-même passionné d'athlétisme, mais ça peut être fort ennuyeux pour d'autres. De même, tout le monde ne s'intéresse pas à la littérature. Le roman au sens où nous l'entendons actuellement est une mode récente (19e siècle), nos ancêtres étaient-donc si stupides de s'en être passés ? Et que dire du théâtre classique ? Le Cid, de Corneille, a certes un intérêt historique (exemple de tragédie de l'âge classique, avec discussion sur la règle des trois unités poussée à l'absurde, les grands sentiments d'honneur, etc.), mais je comprends fort bien que le texte ennuie un adolescent. Serais-je sacrilège si je disais que le scénario est convenu et à peu près aussi prévisible que celui d'Avatar ?

Afin de dissiper tout malentendu, j'insiste sur le fait que je ne fais ici aucun plaidoyer pro domo, et que je n'assouvis pas 20 ans après une basse vengeance contre mes professeurs de français due à des souvenirs de mauvaises notes. Au contraire, j'ai toujours eu d'excellentes notes dans cette matière, notamment, si je me rappelle bien, un 18 à l'écrit du baccalauréat. Il me semble qu'apprendre à attribuer à un texte des sens plus ou moins imaginaires et à son auteur des pensées qu'il n'a probablement pas eues, le tout dans un français cohérent et grammaticalement correct, est un excellent entraînement pour tout ce qui va suivre. Par exemple, une plus grande attention en français aurait évité à un étudiant d'une célèbre école d'ingénieurs grenobloise de me rendre une copie parsemée de « l'invariant est conserver », qui m'a fait venir une curieuse envie de bisque de homard.

Je n'ai rien contre ceux qui s'adonnent à la littérature. J'ai ainsi une amie qui a fait une thèse sur un obscur poète baroque mystique. C'est une occupation honnête, à peu près aussi ésotérique et inoffensive que la cohomologie motivique. Dans un cas comme dans l'autre, tout le monde ou presque s'en fiche, et ça n'a aucune conséquence dans le monde réel (au delà du fait que ça permet éventuellement à certains d'avoir un poste universitaire ou CNRS). Il vaut mieux que les jeunes fassent de la cohomologie motivique qu'ils ne brûlent les voitures.

Cher journaliste, les mathématiques ne sont rébarbatives que pour ceux qui y peinent. Pour ceux qui disposent de quelque facilité à l'abstraction et au raisonnement logique, les mathématiques de collège et lycée sont globalement faciles et parfois intéressantes, je dirais même agréables. Malheureusement, la tendance actuelle est de vouloir que tout élève, indépendamment de ses goûts et de ses capacités, puisse réussir les examens, de sorte que l'on retire à cette discipline tout élément de réflexion pour la remplacer par l'application mécanique de règles de calcul.

Admettons-donc qu'il n'y a pas un unique profil de « l'élève » et que tous les goûts sont dans la nature, et l'on progressera un peu.