Larry Sanger, docteur en philosophie, et co-fondateur du site Wikipédia, plus tard mécontent de ce site et fondateur du site concurrent Citizendium, a porté de graves accusations contre Wikimedia Foundation, l'hébergeur de ce site.

Selon Sanger :

  • Wikimedia Foundation hébergerait des documents pédopornographiques dans sa médiathèque Wikimedia Commons.
  • Wikimedia Foundation serait forcément au courant de cela, sachant qu'un de ses hauts responsable, qu'il désigne nommément, serait, de notoriété publique, un défenseur de la pédophilie.

Sanger a dit avoir envoyé ces accusations au FBI ainsi qu'aux parlementaires dont il dépend.

Inutile de souligner la gravité de ces accusations. En droit français (LCEN) comme en droit américain, orsqu'un hébergeur Internet, prestataire technique, détient sur ses serveurs des documents illicites, sa responsabilité n'est engagée que s'il ne les retire pas après avoir été informé de leur caractère manifestement illicite. C'est pour cela qu'il prétend que Wikimedia Foundation est forcément au courant de l'existence de ces documents et de leur caractère illicite : sans cela, pas de délit de la part de la Fondation, mais uniquement de la part des utilisateurs qui ont mis en ligne ces documents.

Larry Sanger a ultérieurement clarifié sa position. En effet, il ne s'agirait pas de photos ou de films réalisés d'après nature (autrement dit, reproduisant des délits ou crimes sexuels sur de vrais mineurs), ce à quoi pensent la plupart des gens lorsqu'ils entendent parler de pédopornographie, mais de dessins qui pourraient avoir un caractère pédopornographique. Aux États-Unis, ce type de documents est illicite en vertu de la loi fédérale (18 USC § 1466A). En France, la loi sur le sujet (CP L227-23), si elle exempte explicitement le cas où le modèle du document pornographique serait majeur avec l'aspect physique d'un mineur, laisse dans le flou la question de savoir si elle s'applique aussi à des dessins de fiction; la cour de cassation a tranché dans le sens de l'illégalité de dessins pédopornographiques mettant en jeu des personnages d'apprence prépubère.

La qualification juridique des faits retenus est extrêmement complexe, et je n'ai pas les compétences pour un débat de droit américain, notamment sur la constitutionnalité de certaines prohibitions. Il existe ainsi une riche jurisprudence sur la notion d'« obscénité ».

Poursuivons. Larry Sanger a ensuite expliqué que son but n'est pas de faire fermer Wikipédia, mais plutôt d'obliger Wikimedia Foundation, sous la pression des autorités de police, des politiciens et du public, à éliminer certains contenus, et à la forcer à étiqueter les documents qu'elle héberge et qui seraient réservés aux adultes. En effet, cela fait longtemps que Larry Sanger déplore que certains sujets, comme les biographies d'« actrices » pornographiques ou des descriptions d'actes sexuels, soient traités sur Wikipédia ; un de ses slogans est que Citizendium, contrairement à Wikipédia, est family-friendly.

Admirons le glissement. La méthode normale pour dénoncer un délit est de le signaler aux autorités judiciaires ou de police, ou tout au moins à une association compétente. Quand on s'adresse aux politiciens et au public, c'est qu'on veut susciter un débat politique (qu'on exige le changement d'une politique publique ou de la politique d'une organisation). Il y a là un mélange des genres... Mélanger d'ailleurs avoué: Sanger explique qu'un de ses buts est de forcer Wikimedia Foundation à changer de politique éditoriale en ce qui concerne des documents licites, à savoir les documents à caractère sexuels, dont il estime qu'ils devraient porter un signalement permettant de les faire bloquer par les filtres des écoles... ou toute autre sorte de filtre.

Donc, le but est de faire du bruit. La mise en cause d'un haut responsable de la Fondation, censé être un défenseur de la pédophilie, participe clairement d'une volonté de susciter l'indignation et le scandale, et de salir par association et amalgame. C'est une stratégie médiatique courante, mais décevante de la part d'une personne qui fait état de ses titres universitaires pour justifier d'une certaine hauteur de vue.

Larry Sanger explique ensuite que ses opinions morales le rendront impopulaire, qu'à cause d'eux il n'obtiendra par de travail bien payé ni de financement pour monter une entreprise dans la Silicon Valley. Curieux, j'aurais cru que les venture capitalists financeraient n'importe quoi pourvu que ça ait une chance de rapporter, et ce totalement indépendamment des opinions philosophiques du porteur de projet.

Pour finir, Larry Sanger explique que ceux qui ne pensent pas comme lui sont forcément des malades, des inconscients, de jeunes geeks plongés dans un univers parallèle... et finit par en appeler au bon sens de la majorité de la population.

J'aurai donc vécu jusqu'ici pour voir un docteur en philosophie refuser le débat intellectuel et en appeler à la doxa des masses. (*)

PS Encore une fois, je m'attriste que le débat au sujet d'Internet, de la diffusion de l'information, etc., soit parasité par des histoires de pédopornographie. Le sensationnalisme est une plaie.

(*) En fait, si, j'ai déjà trouvé ce type d'arguments, sous une forme assez compliquée, dans des discussions sur la validité des publications.