Imaginons une revue consacrée aux automobiles qui aurait une rubrique régulière intitulée « Renault sur la sellette », où des chroniqueurs publieraient des évaluations très négatives de telle ou telle particularité de tel ou tel modèle de Renault, alors qu'aucune rubrique semblable n'existerait à l'égard d'autres constructeurs. On trouverait cela suspect ; pourquoi ne pas également évaluer les productions d'autres marques, par exemple parler des déconvenues de Toyota ou de Peugeot ? Imaginons que la même revue publie un numéro avec un dossier complet consacré à Renault — toujours sur le même ton négatif et sans là encore jamais donner la parole à quiconque de ce constructeur. Les soupçons de partialité se renforceraient.

Imaginons maintenant que dans le numéro suivant, cette revue annonce parmi ses articles un partenariat avec Peugeot-Citroën, et propose à ses lecteurs des tarifs préférentiels pour pouvoir tester les modèles de ce constructeur. On pourrait s'interroger sur la séparation qui normalement est faite dans les publications sérieuses entre les activités rédactionnelles et la régie publicitaire.

Voyons maintenant la revue Books, qui comme son nom ne l'indique pas est une revue française, et qui, comme son nom l'indique, est consacrée aux livres. Cette revue publie sur son site une rubrique intitulée « Wikigrill », contraction de « Wikipédia sur le grill », où des chroniqueurs publient des évaluations très négatives de tel ou tel article de Wikipédia, aucune rubrique semblable n'existant à l'égard d'aucune autre publication ou éditeur. Récemment, Books a publié un dossier très critique sur Wikipédia. Enfin, Books annonce un partenariat avec le groupe d'édition américain Encyclopaedia Britannica, dont l'Encyclopaedia Universalis est la filiale française, en proposant à ses lecteurs un accès aux publications en ligne de cet éditeur, normalement payantes. Wikipédia est le principal concurrent de Britannica dans les pays anglophones, d'Universalis dans les pays francophones, et la direction de Britannica s'est déjà répandue en comparaisons scatologiques à son égard.

Quand Bernard-Henri Lévy publie chez Grasset un ouvrage s'appuyant sur les citations d'un philosophe dont l'existence relève du canular, Books, pourtant revue littéraire, ne critique ni le système médiatique qui entoure cet auteur, ni son éditeur — qui aurait dû relever l'erreur en relisant l'ouvrage. Laurent Cabrol, ex-présentateur de la météo télévisée, se prend pour un climatologue et publie un ouvrage (au Cherche-Midi), lequel bénéficie d'un battage médiatique dans divers magazines. Olivier Postel-Vinay, qui dirigeait naguère la revue La Recherche, devrait y voir un signe quelque peu alarmant pour l'état des connaissances scientifiques des français et de la façon dont médias et éditeurs les instruisent, bien plus alarmant que les rédactions d'exposés par copie de Wikipédia. Pourquoi Books ne sort-il pas de numéro spécial sur le mauvais traitement de la science par les éditeurs français. Ce serait instructif ; on pourrait faire une petite anthologie, rappeler par exemple comment jadis Rika Zaraï, chanteuse, publiait des ouvrages de « médecine naturelle » et de psychologie...

Mais non, non, je le gage, vous ne verrez jamais dans Books de critique un tant soit peu virulente des choix éditoriaux de tel ou tel éditeur français, ou du sérieux de la rubrique scientifique de tel ou tel journal ou magazine. Vous ne verrez pas non plus de questionnement des choix des rubriques d'Encyclopaedia Universalis, par exemple de la date très tardive à laquelle cette encyclopédie a daigné parler de cryptographique, ou encore l'absence totale de la théorie de la complexité algorithmique.

Quitte à parler d'encyclopédies en ligne, vous ne verrez pas non plus dans Books de critiques de l'encyclopédie Knol de Google, qui n'exerce aucun contrôle éditorial sur ses articles. Vous ne verrez ainsi pas comment Knol publie des articles homophobes de psychologie amateur, ou encore des essais antisémites et racistes. Rien non plus sur le fait que Larousse.fr ne vérifie pas les identités ou les qualifications de ses auteurs, et publie des articles hautement fantaisistes. En revanche, vous aurez droit à des Wikigrill.

La question est : pourquoi ?