Je me suis rendu compte que cet ouvrage écrit par d'éminents collègues spécialistes du model-checking probabiliste dit de mes travaux de thèse :

This theory was originally developed for qualitative computation and has been extended to Markov decision processes by Monniaux in his doctoral thesis and subsequent papers. These papers are mandatory reading on abstraction of Markov decision processes.

Passé l'instant d'autosatisfaction, vient la réflexion. Et une idée simple me vient : ma thèse n'aurait jamais été citée dans un ouvrage savant destinée à un public international si elle avait été rédigée en français. (Plus exactement : ma thèse consistait en un long résumé en français, avec les développements en anglais.)

Les pouvoirs publics français ont des attentes contradictoires à l'égard de la recherche. D'un côté, on nous rappelle la loi Toubon, le fait que la langue de l'enseignement est le français, et on nous demande des documents en français. On exige même, en théorie, que dans les colloques on prévoie un service de traduction.

Remarquons au passage l'irréalisme de ces demandes. La traduction simultanée, cela ne s'improvise pas ; même si je parle anglais couramment, je n'ai pas la technique pour un tel service. Il faudrait donc des traducteurs professionnels, mais ce type de service est fort coûteux et les universités et instituts de recherche n'ont évidemment pas les moyens financiers de cela. Qui plus est, la science emploie un vocabulaire précis, qui est souvent massacré par les traducteurs non familiers des domaines étudiés ; il faudrait donc des traducteurs avec une connaissance fine des domaines couverts par le colloque... donc des scientifiques. Lesquels ne seront pas capables de faire du simultané, donc il faudrait doubler la durée des conférences pour avoir le temps de caser le temps de parole et la traduction... ce qui est impossible.

Enfin, on peut se demander à quoi tout cela servirait : ces colloques s'adressent à des spécialistes, qui de toute façon pratiquent l'anglais technique de leur domaine ne serait-ce que pour être publiés à l'international. Ce à quoi les pouvoirs publics incitent fortement.

Pour les instances d'évaluation de la recherche, une publication française (colloque français, revue française) ne vaut rien, du moins dans la plupart des domaines scientifiques — trop petite communauté, collusions possibles, bref, autopromotion de la médiocrité. Donc, il faut publier à l'international, et la langue internationale, c'est l'anglais.

C'est peut-être en raison de ces contradictions que les résultats de l'enquête Elvire sur les langues utilisées dans la recherche, qui devaient sortir en 2009, ne sont pas encore disponibles.