On l'a répété aux plus hauts niveaux de l'État : les chercheurs français seraient médiocres entre autres parce qu'ils ne seraient pas évalués, ou plutôt, ils s'auto-évalueraient positivement. En vérité, les chercheurs qui ont un minimum d'ambition professionnelle sont très évalués ­- il faut constamment remettre des rapports d'avancement, des bilans, des projets de recherche, etc. Cela en est au point qu'on se demande pourquoi passer tant de temps à rédiger des rapports qui souvent ne seront pas lus !

Le grand ennemi de l'efficacité de la recherche française serait le grand nombre de chercheurs statutaires ­- on ferait une recherche bien plus efficace avec des contractuels de courte durée, constamment évalués et constamment remis en cause, avec la crainte du chômage en cas d'incident.

Ce que je trouve curieux, c'est que les personnes qui forment ces jugements relèvent de catégories qui justement refusent l'évaluation et le risque de chômage.

Les idées ci-dessus proviennent de hauts fonctionnaires et d'élus. Les hauts fonctionnaires sont fonctionnaires, donc ne risquent rien de bien grave en cas d'erreurs ou de sous-performances, à moins de gaffes gravissimes. Ils sont souvent membres de corps (Mines, Ponts, Cour des Comptes, Inspection des Finances...) qui leur assurent un avancement à l'ancienneté et une paye très confortable en fin de carrière.

Quant aux élus, en France, ils le sont pour des durées longues comparées à celles d'autre démocraties. Les membres de la Chambre des Représentants des États-Unis d'Amérique sont élus pour deux ans, nos députés le sont pour 5 ans. Les sénateurs américains sont élus pour 6 ans, les français le sont également.. mais après longtemps l'avoir été pour 9. Comparons par exemple avec les chercheurs post-doctoraux qui, à un âge pouvant dépasser 30 ans, sont sur des CDD de 1 an; situation qui, en France notamment, rend difficile l'accès au logement, au crédit, etc., sans parler de la vie de famille ­- la mode étant à l'exigence d'un post-doc à l'étranger, on demande à des jeunes gens qui souvent vivent en couple voire ont des enfants de s'expatrier temporairement pour avoir un vague espoir d'obtenir un emploi plus stable en France ensuite.

On nous dit que les chercheurs sont cooptés ? Mais une bonne partie des élus ne le sont pas au scrutin direct uninomial. Ils sont élus indirectement, comme les sénateurs, ou sur des listes, où l'on sait bien qu'il y a des « positions éligibles » où n'importe qui du bon parti sera élu. N'oublions pas, non plus, l'existence de myriades de « fromages » et de « placards dorés » où l'on peut envoyer celui qui aurait failli dans son travail. Ainsi, quelle image peut donner notre pays à nos partenaires européens quand ceux-ci apprennent que nous considérons le Parlement Européen comme une sorte de « planque » où envoyer tel ou tel ministre dont on aimerait se débarrasser ?

Quant à l'évaluation, il est manifeste qu'il n'y a aucune évaluation sérieuse du travail des élus. On m'objectera que les élus se soumettent à l'évaluation la plus dure qui soit, le scrutin des électeurs. Comme je l'ai déjà dit plus haut, cela n'est vrai stricto sensu que si l'on parle de scrutin uninominal direct ; mais, surtout, une élection n'est pas une évaluation. Une évaluation de chercheur passe par la remise d'un rapport circonstancié de l'activité personnelle du chercheur ; ainsi, je dois d'ici à mi-février remettre un rapport quadriennal (je dois aussi en remettre des plus fréquents) d'une taille maximale de 30 pages, dans lequel je dois détailler tout ce que j'ai fait.

Je n'ai jamais vu un élu remettre un rapport aussi détaillé de son activité personnelle. Pire, quand certains ont voulu se charger de ce travail de recensement factuel des activités des élus, ils se sont fait violemment attaquer. Le site NosDeputes.fr, prenant la succession de députés godillots, recense les activités des parlementaires en séance et en commission ? On les accuse d'ignorer le vrai travail des parlementaires, d'encourager l'anti-parlementarisme, de poujadisme, etc.

Merci de votre attention, je vais poursuivre ma rédaction d'une évaluation.