Évaluation, les conseilleurs ne sont pas les payeurs
Par David Monniaux le vendredi, janvier 29 2010, 11:06 - Recherche scientifique - Lien permanent
On l'a répété aux plus hauts niveaux de l'État : les chercheurs français seraient médiocres entre autres parce qu'ils ne seraient pas évalués, ou plutôt, ils s'auto-évalueraient positivement. En vérité, les chercheurs qui ont un minimum d'ambition professionnelle sont très évalués - il faut constamment remettre des rapports d'avancement, des bilans, des projets de recherche, etc. Cela en est au point qu'on se demande pourquoi passer tant de temps à rédiger des rapports qui souvent ne seront pas lus !
Le grand ennemi de l'efficacité de la recherche française serait le grand nombre de chercheurs statutaires - on ferait une recherche bien plus efficace avec des contractuels de courte durée, constamment évalués et constamment remis en cause, avec la crainte du chômage en cas d'incident.
Ce que je trouve curieux, c'est que les personnes qui forment ces jugements relèvent de catégories qui justement refusent l'évaluation et le risque de chômage.
Les idées ci-dessus proviennent de hauts fonctionnaires et d'élus. Les hauts fonctionnaires sont fonctionnaires, donc ne risquent rien de bien grave en cas d'erreurs ou de sous-performances, à moins de gaffes gravissimes. Ils sont souvent membres de corps (Mines, Ponts, Cour des Comptes, Inspection des Finances...) qui leur assurent un avancement à l'ancienneté et une paye très confortable en fin de carrière.
Quant aux élus, en France, ils le sont pour des durées longues comparées à celles d'autre démocraties. Les membres de la Chambre des Représentants des États-Unis d'Amérique sont élus pour deux ans, nos députés le sont pour 5 ans. Les sénateurs américains sont élus pour 6 ans, les français le sont également.. mais après longtemps l'avoir été pour 9. Comparons par exemple avec les chercheurs post-doctoraux qui, à un âge pouvant dépasser 30 ans, sont sur des CDD de 1 an; situation qui, en France notamment, rend difficile l'accès au logement, au crédit, etc., sans parler de la vie de famille - la mode étant à l'exigence d'un post-doc à l'étranger, on demande à des jeunes gens qui souvent vivent en couple voire ont des enfants de s'expatrier temporairement pour avoir un vague espoir d'obtenir un emploi plus stable en France ensuite.
On nous dit que les chercheurs sont cooptés ? Mais une bonne partie des élus ne le sont pas au scrutin direct uninomial. Ils sont élus indirectement, comme les sénateurs, ou sur des listes, où l'on sait bien qu'il y a des « positions éligibles » où n'importe qui du bon parti sera élu. N'oublions pas, non plus, l'existence de myriades de « fromages » et de « placards dorés » où l'on peut envoyer celui qui aurait failli dans son travail. Ainsi, quelle image peut donner notre pays à nos partenaires européens quand ceux-ci apprennent que nous considérons le Parlement Européen comme une sorte de « planque » où envoyer tel ou tel ministre dont on aimerait se débarrasser ?
Quant à l'évaluation, il est manifeste qu'il n'y a aucune évaluation sérieuse du travail des élus. On m'objectera que les élus se soumettent à l'évaluation la plus dure qui soit, le scrutin des électeurs. Comme je l'ai déjà dit plus haut, cela n'est vrai stricto sensu que si l'on parle de scrutin uninominal direct ; mais, surtout, une élection n'est pas une évaluation. Une évaluation de chercheur passe par la remise d'un rapport circonstancié de l'activité personnelle du chercheur ; ainsi, je dois d'ici à mi-février remettre un rapport quadriennal (je dois aussi en remettre des plus fréquents) d'une taille maximale de 30 pages, dans lequel je dois détailler tout ce que j'ai fait.
Je n'ai jamais vu un élu remettre un rapport aussi détaillé de son activité personnelle. Pire, quand certains ont voulu se charger de ce travail de recensement factuel des activités des élus, ils se sont fait violemment attaquer. Le site NosDeputes.fr, prenant la succession de députés godillots, recense les activités des parlementaires en séance et en commission ? On les accuse d'ignorer le vrai travail des parlementaires, d'encourager l'anti-parlementarisme, de poujadisme, etc.
Merci de votre attention, je vais poursuivre ma rédaction d'une évaluation.
Commentaires
Petite erreur qui n'enlève absolument rien sur le fond de l'article: les sénateurs américains sont élus pour six ans et non quatre
http://en.wikipedia.org/wiki/United...
La recherche fr est bonne. Le problème est qu'elle est masquée par un système idiot.
Personne à l'étranger ne connait nos écoles d'ingé, personne n'a envie d'aller dans un fac dans un trou paumé (carpice de l'élu local), personne ne comprend que Paris X ce n'est pas la même chose que ParisV, personne ne comprends la diff entre un agrégé, un MdC et un crns (quand ce n'est pas cnap ou inserm ou cea)...
Si on veut avoir plus d'impact au niveau globale, il faut une structure simple et lisible.
En californie, ils ont University of California, point.
Quand qlqn sort d'une fac francaise, il ne s'en réclame pas (sauf dans le cas de certains 3ièmes cylcles). Il n'y a aucune identité. Les fac n'ont aucune image (si ce n'est une mauvaise).
En attendant, on a des agrégés (la rolls du prof de premier cycle) qui enseignent à des termiales...voire pire). On gaspille nos forces dans des mesures idiotes pour niveler le niveau des facs à tarvers la france. C'est idiot. Laissons les meilleures universités se construire une image! C'est par ce biais que la recherche sera reconnue.
@xavier: au niveau de la reconnaissance il faudrait que les labos de recherche français arrêtent de changer sans arrêt de nom (et je ne parle même pas des affiliations multiples). Ça n'apporte strictement rien si ce n'est détruire un début de réputation d'un labo. Franchement. Je ne reconnais plus certains labos alors que ça ne fait que 2 ans que je suis parti. Quand est-ce que Harvard ou Oxford ont changé de nom pour la dernière fois ?
Pour les écoles d'ingénieurs, ce n'est pas tant que personne ne les connait. C'est surtout que personne ne comprend la dichotomie école d'ingénieurs/université en France.
Vraiment, l'organisation de la recherche en France me fait penser à une monstruosité administrative qui prend des séries de décisions pour s'auto-entretenir et non pas pour améliorer la visibilité de la recherche française.
"En californie, ils ont University of California, point."
Ah? Pasqu'il n'y a bien entendu aucune différence entre Caltech, UC Davis, UCLA, UC Berkeley, et les différent membres de Cal State, deux fois plus nombreux? (Indice: une des universités mentionnées ci-haut est privée!)
La différence entre Berkeley et UCLA ?
Bah c'est UC...donc aucune pour moi.
J'ai oublié Caltech en effet...c'est un peu comme oublier l'IHES quand on parle du système francais. C'est l'oubli d'un Dirac d'excellence ayant sa vie propre.
En effet, voilà une maladie française : on réforme sans cesse les structures en pensant que c'est ça qui améliorera la recherche. Depuis que je suis au CNRS, on a redécoupé plusieurs fois les départements scientifiques. À Grenoble, il y avait il y a quelques années une fédération de recherche IMAG qui fonctionnait bien (du moins si j'ai bien suivi), on l'a désintégrée parce que les labos qui la composaient étaient trop petits et que la mode était aux gros labos, résultat la plupart des labos ont changé de nom. Également ridicule : l'Institut national polytechnique de Grenoble (INPG) qui est devenu Institut polytechnique de Grenoble (nom officiel) mais se présente informellement comme Grenoble-INP ; l'Université Joseph Fourier, qui partage un campus avec l'INP, a une école d'ingénieurs nommée Polytech.
La seule entité largement connue en informatique en France et à l'étranger est l'INRIA, parce qu'ils n'ont pas changé de nom depuis 30 ans et que les chercheurs INRIA signent « INRIA » tout court, pas un nom de labo avec des affiliations incompréhensibles. L'INRIA a une identité forte, et une direction non gazeuse.
@Xavier: Le gouvernement actuel dit vouloir essayer de supprimer les micro-structures d'enseignement (< 1000 étudiants). Les petites structures créent plus de problèmes qu'ils n'en résolvent. Prenons par exemple l'antenne de Valence de l'Université Joseph Fourier de Grenoble : ils ont une licence à 15 étudiants qui pose d'énormes problèmes d'emploi du temps, car il faut faire venir les enseignants de Grenoble (soit plus d'une heure de trajet en voiture).
On m'objectera qu'il vaut mieux que les étudiants trouvent une université près de chez leurs parents, car sinon ils n'auront pas les moyens de faire des études. Ce n'est pas forcément un vrai problème :
* On reproche toujours aux français leur manque d'esprit d'initiative, on parle de l'émancipation des jeunes, on dit qu'il faut augmenter la durée des études — certainement, les inciter à vivre chez leurs parents jusqu'à 23 ans contredit ces objectifs.
* Ces petites structures sont chères, n'aurait-on pas pu utiliser l'argent pour faire des cités universitaires et payer des bourses ?
* Le milieu familial n'est parfois pas idéal pour étudier. Je connais une personne qui a fait prépa... en devant travailler dans une salle de séjour où sa maman à moitié sourdingue écoutait la TV à fond. (Elle se réfugiait en bibliothèque.)
* Ce n'est pas parce qu'une université est dans une ville qu'elle est facile d'accès. De nombreuses familles sont « rurbanisées », et les transports en communs sont conçus pour les ramassages scolaires vers les lycées. Je connais ainsi une jeune fille qui met 3 heures chaque jour pour aller et venir de l'université. Elle serait sans doute mieux en cité universitaire, mais papa-maman veulent garder fifille à la maison.
"e gouvernement actuel dit vouloir essayer de supprimer les micro-structures d'enseignement (< 1000 étudiants)."
Essayer seulement car malheureusement les résistances sont grandes. Une petite structure, c'est un petit chef. Un petit chef local, c'est un type qui défend sa place bec et onlges...et çamort ces bêtes là.
@xavier: Plutôt les élus locaux (ou élus nationaux de la circonscription). Essayez d'expliquer à un maire que sa ville est bien gentille mais que ça ne sert à rien d'y mettre une antenne universitaire avec 15 étudiants en 2ème année de licence d'informatique alors qu'il y a une grande université à environ 1h de train. Succès assuré.
Cela ne concerne pas que les petites facs. Tout établissement public génère de l'emploi local. Les HCL salarient 20000 personnes* dans une ville de 450000 habitants. C'est un ratio élevé qui ne tient pas compte de l'attraction sur les communes périphériques. Mais cela donne un ordre de grandeur des efforts qu'il faut fournir pour clarifier l'offre de soins dépendant de la fonction publique hospitalière.
Fermer, c'est délocaliser - et pourquoi pas? si l'objectif est la cohérence et la qualité. Seulement...
Quand il a été question de fermer la maternité de Saint-Marcellin (Isère) il y a 15 ans parce qu'elle devait réaliser moins de 300 accouchements par an, on a effectivement vu défiler, bras dessus-dessous, le maire, alors gaulliste bon teint et l'administrateur cégétiste de la caisse d'assurance maladie pour dénoncer une mesure qui visait à réduire l'attachement identitaire des petits saint-marcellinois à leur petite patrie et contribuait à terme à la désertification d'une zone rurale pourtant associée à une appellation contrôlée fameuse.
Il n'y avait jamais eu de souci à cette maternité. Mais compte tenu de la démographie médicale, elle risquait d'être une coquille vide à court terme. La maternité fut fermée; décision du pouvoir central; quelques mois plus tard, Saint-Marcellin virait à gauche...
Le plus beau est le cas de l'hôpital de Saint-Affrique, véritable trou du cul du monde, établissement de proximité doté d'un service de chirurgie générale qui a été fermé envers et contre tous après des années de conflit Des collègues chirurgiens d'environ 50-55 ans m'ont appris que depuis 25 ans ont riait sous le manteau de cet hôpital: pas de chirurgien en permanence, mais des praticiens plus ou moins réquisitionnés dans les établissements dans un périmètre de 100 km environ (Toulouse, Carcassonne, Montpellier, Béziers, Rodez...) venant à la journée, les suites opératoires étant assurées par une kyriade de tiers. La mortalité postopératoire y a atteint des sommets insoupçonnés mais quand la fermeture a été décidée, scandale dans toute la population... alors que le "taux de fuite" était considérable et qu'on n'envoyait guère à cet hospice que des vieillards décrépits ou des SDF en occlusion intestinale ou en péritonite stercorale- les sujets jeunes ou d'âge moyen, y compris pour des opérations parfaitement bénignes pouvant être mis à la rue à J2 ou J3 étant évacués sur d'autres structures à 60 ou 100 km...l'hypocrisie des élus locaux et de leurs administrés est édifiante de cynisme.
Le cas de la faculté de médecine de Saint-Etienne est régulièrement remis sur le tapis. Cette unité, à l'origine une métastase des facultés lyonnaises, est fière de son indépendance. Les stages hospitaliers, pour les étudiants et pour les internes, sont "sympas" mais on enfait vite le tour... un service par spécialité. La valeur compagnonnique de la formation clinique se réduit comme peau de chagrin. Mais tout projet de "réunion" est vécu comme une annexion.
@David: le cas de Grenoble est différent dans la mesure où de gros hôpitaux non universitaires (Annecy, Chambéry, les hôpitaux du Léman) et des structures moyennes dans les vallées alpines assurent une formation diversifiée de bonne réputation
Mais ce n'est pas fini - l'exemple de l'ouverture d'un centre de radiothérapie à Villefranche/Saône, à 25 km de Lyon, 30 km de Mâcon et Bourg-en-Bresse où existent des équipements lourds en capacité d'accueilir la population caladoise sans difficulté, en est l'exemple. Un ministre en campagne, à moitié bourré et pressé par des élus locaux avec lesquels il entretient des liens fraternels peut faire beaucoup de dégâts...