Il paraît que je devrais devenir sociologue
Par David Monniaux le dimanche, janvier 17 2010, 22:44 - Réseau - Lien permanent
D'après M. Chris Dixon (dont j'ignorais jusqu'à présent l'existence), l'informatique universitaire devrait se transformer en étude des comportements sociaux autour des usages de l'informatique :
Unfortunately, academic computer scientists still seem to model their field after the “hard sciences” instead of what they should modeling it after — social sciences like economics or sociology. As a result, computer scientists spend a lot of time dreaming up new programming languages, operating system architectures, and encryption schemes that, for the most part, sadly, nobody will every use.
Je traduis :
Malheureusement, les informaticiens universitaire prennent encore modèle sur les sciences dures au lieu de prendre modèle sur ce sur quoi ils devraient prendre modèle — les sciences sociales comme l'économie ou la sociologie. Par conséquence, les informaticiens passent beaucoup de temps à rêver à de nouveaux langages de programmation, architectures de systèmes d'exploitation, et systèmes de chiffrement que personne n'utilisera pour la plupart d'entre eux.
Houla. Entre ça et ceux qui nous répètent que l'informatique n'est pas une science, seulement une technique, nous sommes bien.
Tout d'abord, M. Dixon a tort. Il y a des gens qui s'intéressent aux usages sociaux de l'informatique, ou plutôt des objets et services technologiques qu'elle permet de construire.
Ensuite, M. Dixon a une courte vue. Si M. Dixon peut utiliser tous les services en ligne dont il fait la promotion, c'est parce que des gens ont travaillé
- à la physique des semi-conducteurs
- à l'algorithmique permettant de construire des systèmes de conception de microprocesseurs
- à la modélisation des réseaux
- à l'architecture des systèmes d'exploitation
- aux langages de programmation (je relève que parmi les concepteurs de Java on retrouve des concepteurs de langage plus académiques, que les « générique » de Java reprennent le polymorphisme qui existe dans certains langages académiques, etc.)
- à toute l'algorithmique de la machine, matérielle et logicielle.
Si M. Dixon prend l'avion, il peut également remercier tous les gens qui ont travaillé sur des langages de programmation « plus sûrs » ainsi que sur les méthodes formelles de validation de logiciels.
Quant aux inventions des universitaires qui ne serviraient à rien, j'invite Chris Dixon à compter le nombre d'entreprises Internet qui se cassent la figure après avoir lancé un service « trop cool ». La bulle, ça lui dit quelque chose ?
Je ne sais pas lesquels sont les plus puants : les thuriféraires du Web 2.0, leurs « mashups » et leur vent, ou les critiques de l'Internet.
Commentaires
M. DIXON pourrait aussi bien suggérer aux chercheurs en informatiques de devenir psychiatres et d'étudier en profondeur le syndrome d'Asperger.
Après avoir discuté avec Ahtila (qui tient aussi un blog consacré à Wikipedia) sur le sujet "l'informaticien est-elle une science" et m'être fait rétorquer que l'informatique n'était clairement pas une science car "l'informatique ne produit pas de nouvelles théories, de nouveaux résultats et de nouvelles questions." je suis blindé.
Heureusement que ce n'est pas aux littéraires et aux sociologues d'organiser la recherche scientifique...
En outre, les problèmes aux niveaux différence entre la conception et l'utilisation (théorie de l'accessibilité, questions de design d'interface...), qui semblent être ce sur quoi il voudrait que les informaticiens se concentrent, ne sont pas particulièrement unique à l'informatique. Geoffrey K. Pullum de Language Log parle de nerdview (http://languagelog.ldc.upenn.edu/nl...) quand les ingénieurs ne saisissent pas la différence entre leurs point de vue et celui des utilisateurs.
@Koko90: Je sors justement d'écouter un exposé où il est question de classes de complexité super-exponentielles avec des réductions poly-logarithmiques; bref, de la théorie de la complexité algorithmique. Je suis heureux d'apprendre que tout cela n'est pas de la théorie et ne recèle pas de questions.
La personne à laquelle vous faites allusion confond visiblement la recherche en informatique avec la conception de gadgets électroniques, time-to-market de 6 mois. Bah, il est inévitable que l'on sorte des âneries énormes quand on parle péremptoirement de sujets que l'on ne connaît pas.
C'est amusant, l'exemple que je prenais pour défendre l'informatique comme une science était justement la théorie de la complexité. Il faut dire que c'est quand même un des domaines les plus "séduisants" de l'informatique théorique.
Athilia, ce n'est pas une personne de la caste des Philosophes Rois omnipotents et disposant de droit divin d'un ascendant sur les autres?
"les thuriféraires du Web 2.0, leurs « mashups » et leur vent"
Hum. Faut se méfier d'une critique trop facile contre eux. Ils produisent du vent, mais ils sont réellement doués pour le vendre très cher.
@Barraki: Oui, enfin bon, comme d'autres ont vendu des tulipes. Ca en dit plus sur ceux qui achètent que sur ceux qui vendent, et ça ne crée pas de richesse réelle.
Je pense que les services comme la publicité ne créent pas réellement de richesse, ne faisant qu'au mieux optimiser, au pire truster sa diffusion.
Le seul fait qu'il y a des acheteurs justifie de se consacrer à cette profession, même si ce qu'ils achètent ne vaut rien.
Euh, par contre, les tulipes, c'est vraiment joli. Parle pas des fleurs aussi méchamment ;-)
@Koko90 je te cite :
« Heureusement que ce n'est pas aux littéraires et aux sociologues d'organiser la recherche scientifique... »
Attention, pitié ne mets pas tout le monde dans le même panier ;-)
La question n'est pas d'être littéraire ou informaticien, mais de sortir (ou pas) des énormités par ignorance et arrogance...
Organiser la recherche, ça n'est ni le boulot d'un scientifique « dur » ni d'un littéraire, mais c'est un boulot de coordination.
Tu sais, on entend des énormités à peu près aussi dingues sur des disciplines plus « molles », comme par exemple qu'il n'y a aucune méthodologie en histoire. Si si, je l'ai lu ;-)
La recherche est auto-organisée. Ce sont les physiciens qui choisissent les sujets qui intéressent les physiciens, les mathématiciens qui choisissent les sujets qui intéressent les mathématiciens et ainsi de suite. Les laboratoires sont responsables du recrutement de leurs propres chercheurs depuis une éternité et l'activité même de recherche repose sur l'autogestion (c'est le chercheur lui-même qui sélectionne les pistes qui semblent prometteuses).
La plus part du temps on a aucune idée de la façon dont la recherche s'effectue dans les autres domaines. Donc laissons la recherche informatique aux chercheurs en informatique et oublions les remarques des "extérieurs" qui pensent que nous devrions plutôt faire de la sociologie ou de l'ingénierie.
Je ne remettais pas en cause la sociologie ou la littérature, seulement la capacité des sociologues ou des littéraires à juger ce que nous faisons (bref, la direction dans la quelle nous cherchons). De même je ne vais pas leur expliquer comment ils devraient travailler.
Sans vraiment aller dans le sens de M. Dixon, il y a une belle question de transdisciplinarité derrière ses propos.
Il est indéniable que l'informatique cherche à prouver sa respectabilité en tant que science dure (nouvelle chaire de science informatique au Collège de France, déploration de l'absence de cours d'informatique dans le secondaire, insistance sur le statut autonome de l'informatique (vis-à-vis des mathématiques notamment) et "dénigrement" de l'aspect technique/technologique) à un point sans doute un peu ridicule, et je ne remets personnellement pas en question cette idée (même si nous ne pensons peut-être pas à la même "forme" de science).
En revanche, elle gagnerait sans doute à s'associer à d'autres domaines. De telles associations existent (pensons notamment à la bio-informatique, même si celle-ci est trop orientée sur l'analyse et la modélisation) mais elles sont rares et lorsqu'un sociologue parle d'informatique, il ne connait trop souvent pas le socle théorique et technique (j'insiste) qu'il y a derrière. Et j'estime que c'est important.
Pour finir et éviter les incompréhensions, je précise que ces associations ne doivent pas se subtituer à la discipline pure et ne sont que d'autres chemins.
@Frédéric: Je suis bien d'accord qu'il y a à gagner à des approches transdisciplinaires - pas forcément d'ailleurs entre sciences réputées différentes (biologie vs informatique) mais aussi entre des sous-domaines qui ont tendance à s'ignorer superbement (ex: logique et théorie de la preuve vs recherche opérationnelle). Je suis également d'accord qu'il y a parfois un certain excès à nier le côté technologique de l'informatique.
Ce qui m'ennuie, c'est que des personnes qui se servent d'ordinateurs avec des microprocesseurs complexes, avec des architectures logicielles complexes, qui prennent des avions pilotés par des ordinateurs sûrs, nient l'utilité des études théoriques qui ont permis de pareilles réalisations, et se focalisent sur des études de cas de sites Web gadgets, alors qu'on sait que dans ce domaine les modes vont et viennent à l'échéance d'une année.
Père^WDavid, pardonne-leur, ils savent pas ce qu'il font^W^W^W^Wde quoi ils parlent.