Les bâtisseurs de cathédrales
Par David Monniaux le mardi, janvier 5 2010, 22:34 - Recherche scientifique - Lien permanent
J'ai dernièrement visité le Monastère royal de Brou, chef d'œuvre du gothique flamboyant flamant. L'architecte, les tailleurs de pierre, les sculpteurs, ont vraiment fait œuvre magistrale.
Mais ce n'est hélas pas des cathédrales gothiques que je vais vous parler, mais des cathédrales de papier qu'adorent créer ceux qui, à tous les échelons, nous gouvernent — et plus particulièrement de politique universitaire.
En France, nous adorons les « machins ». Qu'un problème se pose au gouvernement, et il nommera une commission, un conseil, voire créera une haute autorité « indépendante » — quitte à les remplacer un ou deux ans après. Nous adorons les superpositions de structures, les arrangements, les tutelles multiples. Au lieu de régler la mauvaise gestion de l'un, nous l'associons avec un autre afin que le couple aille cahin-caha. L'inventivité dans le mille-feuille administratif n'a pas de bornes. Car n'oublions pas que pour chaque « machin », il faut un président, un conseil d'administration, ou du moins un directeur...
Dans les collectivités locales, nous avons des régions, des départements, des communes, des groupements de communes. Dans la recherche publique, nous avions des établissements de divers statuts (EPSCP, grands établissements, EPST, EPIC...), des unités mixtes de ces établissements. Maintenant nous avons des PRES, et voilà que l'on me parle d'un centre inter-laboratoires (ces laboratoires pouvant être eux-mêmes mixtes).
Les millions du « plan Campus » font tourner la tête de certains. Mettant la charrue avant les bœufs, ils semblent penser que c'est en complexifiant les structures de recherche qu'ils créeront ces fameuses universités de classe internationale qui pourront bien figurer au classement de Shangaï. Le gigantisme est de mise, l'idée de base étant que c'est en entassant des centaines de chercheurs au même endroit que l'on fera de la bonne recherche.
C'est ainsi que j'apprends qu'il y a une sorte de course à l'échalote entre Grenoble et Saclay au niveau de la recherche en informatique. Des deux côtés, le CEA, l'INRIA et le CNRS. Chez les premiers, l'Université Joseph Fourier et Grenoble-INP. Chez les seconds, l'X et Paris-Sud. Corsons le tout : il paraît que l'informatique du CNRS va fusionner avec l'INRIA, et Joseph Fourier et Grenoble-INP font une valse-hésitation à la fusion, l'INP se rapprochant un jour et s'éloignant un autre. J'oubliais, Joseph Fourier et l'INP ont des laboratoires communs, avec le CNRS. Voire des bouts de labos communs avec le CNRS et hébergés chez l'INRIA. Rajoutez des équipes industrielles, et combinez le tout avec la rigidité de gestion de l'administration française, j'en frémis d'horreur. Cathédrales de papier, vous dis-je.
Mais cathédrales de béton, aussi. On parle d'une réorganisation massive des campus grenoblois, mais le plan prévu change tous les 2 mois (un coup on parle d'envoyer l'informatique dans les terrains de rugby, un coup ailleurs...). À Saclay, on expose fièrement les plans du futur bâtiment DIGITEO, dont on attend depuis plusieurs années le début de construction.
Dans tous ces projets, j'ai rarement entendu parler de qualité de la recherche ou de l'enseignement.
PS Quelqu'un peut-il m'expliquer l'utilité concrète de cette « alliance » ?
Commentaires
"Dans tous ces projets, j'ai rarement entendu parler de qualité de la recherche ou de l'enseignement."
Le but serait-il de faire passer le classement de Shanghaï avant la qualité de la recherche ou de l'enseignement ? Comment se fait-il d'ailleurs que ce classement semble être une référence absolue ? J'ai l'impression qu'on peut y faire progresser automatiquement les établissements en les regroupant.
"Dans tous ces projets, j'ai rarement entendu parler de qualité de la recherche ou de l'enseignement."
Le but serait-il de faire passer le classement de Shanghaï avant la qualité de la recherche ou de l'enseignement ? Comment se fait-il d'ailleurs que ce classement semble être une référence absolue ? J'ai l'impression qu'on peut y faire progresser automatiquement les établissements en les regroupant.
"Comment se fait-il d'ailleurs que ce classement semble être une référence absolue ?"
Je peux peut-être apporter un élément de réponse à cette question : il est référence absolu car c'est un classement qui place la France assez mal (enfin les universités française, mais un peu de mypoie ne fait pas de mal à la mauvaise foi). Ça colle assez bien avec l'idée de la France Déchue™ à laquelle beaucoup de nos concitoyens aiment croire (la France c'est has been, maintenant tout y est pourri) d'un part, Et d'autre part c'est bon pour les hommes politiques : personnes ne comprend la recherche, les chercheurs (et les proches de chercheurs) ne représentent un poids politique que mineur, alors quand on sait pas quoi faire, ou pour détourner l'attention, ou pour montrer qu'on agit, tapper sur la Recherche c'est toujours une bonne solution.
(( Pour faire honneur à nos camarades boucs-émissaires : les enseignants et la Justice, soulignons que leur cas est teinté de haine plus que d'indifférence de la part de la population. ))
Premièrement, le thème du déclin de la France en face de la mondialisation est à la mode. Si j'étais méchant, je dirais que cela provient en bonne partie de gens qui, jouissant d'une position sociale et médiatique favorable en France mais inconnus à l'étranger, s'imaginent que s'ils sont médiocres, alors le reste des français l'est également.
Deuxièmement, nous avons actuellement un gouvernement de droite. Or, dans l'imaginaire de l'électeur de droite moyen, un enseignant c'est un flemmard et un incompétent. Les universités sont censées être des nids de gauchistes qui endoctrinent la jeunesse (à part peut-être certaines facultés de droit comme la célèbre faculté rue d'Assas à Paris). Il sera donc facile de les accuser de passéisme et de cooptation (omettant le fait que c'est également le cas de la classe politique) et de suggérer qu'il ne faudrait leur donner de postes permanents qu'à partir de 35 ans (omettant le fait qu'une partie de la classe politique dispose de postes de fonctionnaires à vie en sortie de l'ENA, d'où ils mènent une carrière politique en détachement). En plus, pendant qu'on fait des manœuvres d'état major avec le Meccano des superstructures universitaires, on ne s'occupe pas de rendre les laboratoires plus efficaces en pratique, par exemple en supprimant les règles administratives à la soviétique (*) et en réformant le fonctionnement des comptables universitaires (qui ne sont apparemment sanctionnés que s'ils font un paiement incorrect, pas s'ils omettent de faire des paiements corrects, ce qui explique qu'ils ont tendance, dans le doute, à ne pas payer).
(*) Marchés publics, autorisations diverses à demander 1 mois à l'avance, règles bizarroïdes comme « vous devez payer les stagiaires mais on n'a pas le droit de les payer avec de l'argent géré par l'établissement » etc. Quand on raconte à des étrangers comment les universités françaises créent des filiales de droit privé ou des associations afin de gérer l'argent hors de délires bureaucratiques, ils se demandent si nous faisons du blanchiment d'argent...