Ce type de réflexions se retrouve à d'autres niveaux. En 1998, quand j'étais en DEA, à une réunion d'étudiants où chacun se présentait ainsi que sa filière, j'ai eu droit à cette réflexion : « Un DEA en informatique ? Ça existe ? ». Les circonstances ne se prêtaient pas à ce que je creuse les pensées de monf interlocutrice ; j'imagine cependant qu'elles étaient de cet ordre :

« L'informatique, c'est savoir se servir de Windows, de Word et d'Excel. Une fois qu'on sait cela, on est paré, je me demande bien comment on pourrait faire des cours bac+5 là dessus. »

« L'informatique, c'est un truc pour jeunes boutonneux avec du temps libre. Il n'y a pas besoin d'années d'études, un petit génie de 17 ans peut pirater les ordinateurs du Pentagone. » (Source : John Badham, WarGames)

« L'informatique, c'est une activité de technicien, qui s'apprend certainement en IUT. »

Ce genre de réflexions pourrait être faites à l'égard d'autres domaines d'études, comme par exemple les mathématiques, le français ou les langues :

« Les mathématiques ? Je n'ai jamais aimé ça, et puis maintenant il y a des calculatrices. »

« Un doctorat en lettres ? Mais enfin, une fois que tu connais l'orthographe, tu vas passer combien d'années à l'étudier ? »

« Un DEA en anglais ? Mais enfin, la traduction c'est technique, je ne vois pas comment tu peux y passer 5 ans. »

Cependant, les réflexions ci-dessus, tenues à l'égard de domaines traditionnels comme les mathématiques, le français ou les langues, seraient en général considérées comme un signe d'inculture, tandis qu'il est possible à certains, au nom justement de la Culture, d'expliquer que l'informatique n'est qu'une technique et en aucune façon une science.

La vérité est que l'informatique, en tant que discipline, a à la fois des aspects scientifiques (par exemple, les théories de la calculabilité et de la complexité, la théorie des types, l'algorithmique...) et des aspects techniques (par exemple, la connaissance du langage Java). Cela n'a d'ailleurs rien d'extraordinaire : c'est en fait le cas d'une bonne partie des disciplines « nobles » que l'on enseigne dans le primaire, le secondaire et même à l'université.

Prenons les mathématiques. C'est, assurément, la science de l'abstraction et du conceptuel formalisés. Cependant, elle a une grande part de technique : même si, de nos jours, des moyens de calcul informatiques existent, il faut tout de même savoir mener des calculs d'intégrales, des majorations, etc.

Le « français » tel qu'enseigné dans le secondaire est également largement une activité technique. En effet, une part importante de l'évaluation porte sur la forme des textes produits (orthographe, grammaire, et plus généralement expression) et non sur le fond. La forme a également beaucoup d'importance dans certaines filières de l'enseignement supérieur, témoin cette réflexion d'une amie rédactrice de comptes-rendus m'avertissant que je passerais pour un « plouc » aux yeux d'étudiants de Sciences Po si j'écrivais « par contre » et non « en revanche ». De fait, il semble que les entreprises s'intéressent parfois aux étudiants en lettres pour leurs qualités rédactionnelles, et que les universités ouvrent dans ce domaine des « licences pro », fournissant aux entreprises des étudiants « immédiatement opérationnels ». L'idée est ancienne : ne dit-on pas que Charles de Gaulle avait recruté Georges Pompidou parce qu'il voulait « un normalien sachant écrire » ?

Quant aux langues étrangères, on se doute bien que la connaissance de Shakespeare ne figure pas parmi les prérequis d'une entreprise qui recrute une personne ayant étudié l'anglais — au contraire, on attend une connaissance de l'anglais contemporain, tel que parlé et écrit en pratique chez les partenaires économiques. Les universités ont donc ouvert des filières de langues étrangères appliquées.

Le même phénomène touche les sciences. Ainsi, la géologie est, assurément, une science, de même que la géophysique. Cependant, parmi les formations universitaires à succès dans ces domaines, on trouve beaucoup de formations professionnalisantes de géotechnique. En effet, ce qui intéresse les entreprises du domaine, c'est de recruter des étudiants ayant des connaissances opérationnelles des moyens de mesure, de télédétection etc. utilisés en pratique afin de répondre aux demandes (expertise de terrains avant construction d'ouvrages, par exemple). Quant aux mathématiques, on m'a parlé de licences très tournées « enseignement », vers la réussite aux concours de recrutement de l'Éducation nationale.

Les arts sont également riches en technicité. Savoir dessiner ou jouer d'instrument de musique, c'est avant tout des années et des années de pratique et de travail constant. Jouer de la guitare, que ce soit un solo de heavy metal ou un les Souvenirs de l'Alhambra, c'est avant tout de la technique ; après, on peut parler du feeling, de l'expression, mais il est impossible de développer ceux-ci sans la base technique. Pourtant, personne ne songe à ranger les arts parmi les techniques indignes de figurer dans l'enseignement généraliste.

Revenons à l'informatique. De la même façon que l'on a incité les sections « littéraires » des universités à créer des formations professionnalisantes techniques, fournissant aux entreprises des étudiants immédiatement opérationnels, ou rôdant les étudiants aux exercices formels des concours administratifs, on incite les formations d'informatique à rogner, voire supprimer, les connaissances scientifiques fondamentales (exemple : l'algorithmique) au profit d'enseignements de telle ou telle technologie de programmation ou d'infrastructure d'entreprise, ou telle ou telle technique d'organisation ou de gestion des équipes de développement. Cette tension n'est pas nouvelle : j'ai sur mon bureau un ouvrage de 1973 où l'on déplorait déjà cette obsession des connaissances techniques immédiatement utilisables.

Je ne veux ici pas simplifier outrageusement le débat, ni paraître défendre un enseignement élitiste et abstrait, déconnecté des réalités économiques. Il y a d'excellentes raisons de ne pas vouloir enseigner l'algorithmique, notamment qu'il s'agit d'une matière qui nécessite une certaine aisance en mathématiques et une certaine capacité d'abstraction, que n'ont pas de nombreux étudiants qui pour autant peuvent faire d'excellents programmeurs sur un grand nombre de tâches d'entreprise. Il y a également d'excellentes raison de vouloir tout de même l'enseigner, entre autre qu'un minimum de connaissances dans ce domaine permet d'éviter, dans certains cas, de créer des programmes très inefficaces. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et ce n'est pas l'objet de ce billet.

Reste cette constatation troublante, à savoir celle d'une alliance objective entre d'une part ceux qui défendent un enseignement très tourné vers les connaissances immédiatement utilisables en entreprise, d'autre part ceux qui prétendent défendre une haute idée de la culture, pour cantonner l'enseignement de l'informatique à des points très techniques de « savoir faire », comme l'utilisation de tel ou tel traitement de textes, de tel ou tel tableur, de tel ou tel navigateur Web.

Les seconds, il me semble, feraient bien d'élargir le champ de leur réflexion, car, en s'attaquant aux autres disciplines, ils pourraient bien affaiblir leur position à terme. À quoi bon, par exemple, enseigner la littérature dans le secondaire ? S'il s'agit de former aux techniques rédactionnelles, utiles en entreprise. adieu, la Princesse de Clèves ; bonjour le cours de rédaction de rapports. Toujours selon ce même objectif utilitariste, le cours de philosophe de terminale pourrait être remplacé par un cours court de « morale » et d' « instruction civique ».

Il me semble qu'au contraire, l'enseignement secondaire devrait non seulement donner les bases techniques (qualités rédactionnelles, capacité à mener des calculs, etc.) mais également les bases de réflexion sur le monde. Le monde qui nous entoure est incompréhensible sans au moins quelques bases d'informatique, notamment sur les possibilités, les limites et les difficultés des traitements automatisés. C'était là, au fond, l'objectif du cours de Gérard Berry au Collège de France. Ces bases, la plupart des gens ne les ont pas, y compris des personnes qui font profession de réflexion et de sagesse : ainsi, une philosophe jouissant d'une certaine notoriété a écrit un ouvrage sur Google qui, s'il contient de nombreuses choses intéressantes, pèche semble-t-il toutefois par une certaine ignorance de l'état de l'art et de la problématique du sujet traité (les moteurs de recherche)...

Or, ces bases sont de plus en plus nécessaires au citoyen. Avec l'extension du fichage, des traitements automatisés de l'information, des capacités de stockage, des capacités de transmission, il devient de plus en plus nécessaire d'au moins comprendre les bases afin de ne pas se faire mener en bateau. On a pu constater dans diverses affaires ayant donné lieu à un débat politique (DADVSI, HADOPI, machines de vote...) l'ignorance de certains des décideurs, mais aussi des journalistes et des commentateurs, censés cependant informer le public. Il ne s'agissait pas là d'ignorance sur tel ou tel point technique, mais d'ignorance sur des faits et des concepts de base.

Je suis bien conscient que les emplois du temps de l'enseignement secondaire ne sont pas extensibles (de même d'ailleurs, que ceux de l'École polytechnique), et que chaque enseignant à tendance à estimer que sa discipline n'a pas la place qui lui serait due. Je n'ai donc aucune solution magique à proposer. Encore faudrait-il, pour qu'un débat puisse avoir lieu sur la question, que l'on pose au moins le problème dans des termes adaptés, et non selon des préjugés.

(Voir aussi l'interview de Gérard Berry dans Le Monde du 16 avril 2009, malheureusement en accès uniquement aux abonnés.)