Orelsan et les gens influençables
Par David Monniaux le mercredi, juillet 22 2009, 14:04 - Lien permanent
Un[e] intervenant sur le blog d'Eolas commente :
On le sait tous “la violence des paroles entraine la violence des actes” et “proteger les gens des chanteurs est plus important que les proteger tout court”,non?
Bref, il y a des hommes qui vont battre leur femme après avoir écouté Orelsan.
Le rappeur Orelsan a été déprogrammé des Francofolies. J'avoue un certain amusement devant la querelle politique suscité par cette déprogrammation, où l'on voit une partie de la « gauche » jouer les [mp]ères la morale et fustiger la décadence des mœurs, tandis qu'une partie de la « droite » feint de défendre la liberté d'expression. Ce petit jeu à contre-emploi, sur des questions de morale sociétale sans grand impact réel, permet d'occuper le terrain médiatique tout en ne parlant pas des problèmes qui fâchent vraiment (par exemple, la crise et les déficits publics).
Ce qui me frappe, dans cette histoire, c'est à quel point on conspue le fameux Orelsan alors que, finalement, les horreurs qu'il dit on les trouve déjà ailleurs, en pire. J'avoue mon grand intérêt pour ces questions d'équité — pourquoi, selon quels mécanismes non écrits, non avoués, on passe à l'un ce que l'on dénonce chez l'autre.
Connaissez-vous les œuvres du Marquis de Sade ? Personnellement, ce que j'en ai lu m'a semblé répétitif et déplaisant ; l'auteur ravale la femme au rang d'objet sexuel à soumettre à divers traitements, y compris et surtout violents. On trouve ces œuvres notamment dans les bibliothèques municipales de Paris, entre autres villes. Ces même bibliothèques dont on a retiré l'album d'Orelsan. Il n'y a pas que Sade. Peu avant de mourir, l'académicien Alain Robbe-Grillet a commis un roman, sobrement intitulé Un roman sentimental, dont le blogueur Pierre Assouline dit est une énumération de fantasmes sadiques exercés sur des femmes ou des filles. Ce roman, on le trouve en 15 exemplaires dans ces même bibliothèques municipales.
Pourquoi réprouve-t-on l'un tandis que l'on honore l'autre ? Bien sûr, on m'objectera que les scénarios du Marquis de Sade ou d'Alain Robbe-Grillet ne sont pas réalistes, tandis que les textes d'Orelsan reproduisent des scènes qui se produisent dans notre société. Soit.
Considérons maintenant la grande tolérance dont jouit le hip-hop américain en France. Sans doute parce que les paroles sont en anglais et que la quasi totalité de la population ne leur prête donc pas attention, on en arrive à passer à la télévision ou dans les supermarchés des chansons qui feraient normalement rougir de pudeur ou de rage une partie de l'auditoire. Prenons par exemple My Humps, des Black Eyed Peas. Son texte répétitif égrené par la chanteuse Fergie ravale la narratrice au rang d'objet sexuel attirant les hommes avec ses seins et ses fesses. Si un homme avait chanté une telle chanson en français pour décrire sa petite amie, nul doute qu'on l'aurait immédiatement qualifié de « macho ». Citons aussi Kim, d'Eminem : l'histoire d'un homme ivre qui revient massacrer celle qui l'a laissé tomber pour un autre.
On va me dire que tout cela n'est pas bien grave, car de toute façon, les personnes chez qui ces textes pourraient faire le plus de dégâts ne vont pas en bibliothèque pour y chercher du Sade ou du Robbe-Grillet, ne comprennent pas suffisamment l'américain pour suivre Eminem. On distingue implicitement deux catégories de personnes : les gens cultivés qui peuvent lire Sade ou Robbe-Grillet en distinguant la réalité de la fiction, et les crétins qui, après avoir écouté Orelsan, pourraient se sentir autorisés à battre leur concubine. Oh, dans la communication officielle, on ne va pas dire « crétins ». On va dire « public non averti » ; notons d'ailleurs que dans la citation de Christophe Girard, ce public non averti est notamment formé de personnes majeures, les mineurs étant cités à part.
Tout ceci me rappelle un commentaire que j'avais laissé sur un billet précédent concernant des règlementations visant à distinguer différents cas qui, a priori, devraient relever du même régime légal. Ainsi, le Parlement avait voulu lutter contre la consommation de bières fortement alcoolisées par les clochards (par exemple, la fameuse Bavaria 8.6) en surtaxant fortement les bières au dessus de 8°. Ça a évidemment immédiatement fait râler les amateurs de bières « de garde » ou de bières « luxe » fortement alcoolisées (il n'y a pas besoin d'aller loin, une des bières artisanales Mandrin, faites à environ 1 km de mon bureau, est dans ce cas), et il me semble bien qu'ils avaient obtenu une exemption. L'idée est cependant claire : les amateurs de bières de luxe sont des gens raffinés, qui s'ils sont saouls le sont chez eux ou leurs amis et n'importunent pas les passants dans la rue, contrairement aux bandes de jeunes et aux clochards qui consomment de la Bavaria.
Une année, on a légiféré contre les « pit-bulls », dont on voulait imposer la stérilisation et interdire la détention. Problème : il y a des chiens de races qui sont de ce type physique (les American Staffordshire Terrier, par exemple). Alors, on a fait deux règles : celle pour les chiens de race à pedigree, moins sévère, et celle pour le vulgum pecum, plus sévère. Voir l'arrêté du 27 avril 1999 et la loi du 6 janvier 1999. Vous allez me dire qu'a priori, la dangerosité d'un chien ressemblant très fortement à un chien de race et celle d'un chien de ladite race devraient être similaires. Je ne suis pas un expert en chiens, aussi je me garderai d'apporter une réponse positive sûre, mais je pense que cette thèse est fort vraisemblable. Pourquoi donc distinguer les deux cas ? Sans doute parce qu'un chien de race est cher, donc accessible uniquement à un public d'une certaine aisance, censément responsable et peu enclin à aller se servir de leur chien comme d'une arme. Bref, il y a d'un côté le bon bourgeois dont le chien effraye les passants et les cyclistes en aboyant tous crocs dehors derrière sa cloture, et de l'autre le voyou des cités.
Derrière les périphrases, les sous-entendus, se dessine une politique sociale distinguant d'un côté les personnes éduquées, aisées, ayant du recul face aux textes qu'ils lisent, aux chansons qu'ils écoutent, et de l'autre des personnes jeunes, frustes, pauvres, influençables, susceptibles de sombrer dans la violence. C'est sans doute le même genre de considérations [mp]aternalistes qui sous-tend les mentions sur les bouteilles d'alcool nous avertissant qu'il ne faut pas boire en excès, et surtout ces mentions sur les publicités de nourriture nous rappelant que pour éviter des problèmes de santé il ne faut pas manger trop gras, trop salé, et faire de l'exercice. On a pourtant de la peine à croire qu'il existe des adultes qui ne soient pas au courant de cela, et qui pourraient être éclairés par ces mentions.
Eminem était ce que les américains appellent un white trash : un petit blanc pauvre, fruste, vivant, selon le cliché, dans une caravane en périphérie urbaine ou dans un quartier « pourri ». Savez-vous comment en américain on appelle parfois ce sous-vêtement « débardeur » qu'en France on appelle parfois « marcel » ? Un « wife-beater ».
On me dira que la société américaine n'est pas la société française. Et pourtant, on se rappellera l'émoi suscité par la déclaration de ce magistrat sur les milieux populaires du Nord :
« Nous connaissons ces soirées habituelles, à Boulogne ou à Avesnes-sur-Helpe. Des soirées bière où on invite les voisins, on boit beaucoup, on joue aux carte ou au jeu de l'Oie, où le gagnant peut choisir une petite fille, avec l'accord des parents" […] Là-bas, ce ne sont pas des psychologues qu'il faut envoyer, mais des sociologues ou des ethnologues. »
Un marxiste parlerait de « mépris de classe ». Un scientifique réclamerait des statistiques sur les taux d'atteintes sexuelles envers les enfants ventilés par catégories sociales. On pourrait faire de même pour les violences conjugales.
Un scientifique réclamerait aussi des études sur l'influence des paroles de rap sur les actions concrètes des jeunes et autres « catégories dangereuses ». On pourrait étendre ces études à différents « médiums dangereux » censés pousser la jeunesse au crime (jeux vidéos violents, pornographie, etc.). Cela éviterait de parler dans le vide et de s'en remettre à ses préjugés. (Je ne présume d'ailleurs pas du résultat de ces études.)
Un rappeur fait une chanson dans laquelle il décrit la réaction d'un homme qui, suite une séparation, déprime, boit, et fantasme sur des violences qu'il ne met pas à exécution. Il est conspué. Un député déprimé se dispute avec sa maîtresse, puis l'abat avant de se suicider. L'Assemblée nationale fait une minute de silence.
PS Avec l'énervement qui monte, la parole se délie. Je lis dans les commentaires chez Eolas le paragraphe suivant, tendant à soutenir une éventuelle censure d'Orelsan (ce qui imposerait d'ailleurs des changements législatifs) :
C’est qu’il est bien plus essentiel de ne pas remettre en question le QI des petites frappes de cité qui, pourtant, n’hésitent pas, eux, à se cramer les 9/10ième des neurones à coup de snifs de colle et autres mélanges vaseux, bien plus essentiel donc de ne surtout rien dire contre les mignons sauvageons
Les choses sont maintenant claires. Loin des périphrases sur le « public non averti », on désigne clairement les classes dangereuses et on y explique pourquoi elles sont intellectuellement inférieures et donc nécessitent que, dans leur propre intérêt, on limite leur accès à des textes compromettants. Bien sûr, les petites frappes de cité sont censées être à moitié illettrées et ne lisent donc pas Sade, donc il n'est pas nécessaire de le censurer.
C'est tout de même mieux quand on a la franchise de ses opinions !