Dérapages sémantiques
Par David Monniaux le jeudi, novembre 20 2008, 08:55 - Lien permanent
Le spectacle sensationnaliste que nous inflige les médias s'appuie notamment sur le dérapage sémantique. On qualifie des actes de termes choc, mais inadaptés.
J'en veux pour témoin trois épisodes récents :
- Une ado de 14 ans séquestrée pendant six jours par un pédophile. Les articles sur le sujet disent que le suspect est connu pour d'autres faits de « pédophilie » sans préciser ceux-ci. Faut-il rappeler que le terme de « pédophilie » désigne une appétence sexuelle pour des enfants, alors que comme les articles le rappellent, cette jeune fille de 14 ans est une adolescente ? Et que bientôt (à 15 ans) elle pourra légalement consentir à des rapports sexuels ? Non que j'excuse les actes du « pédophile », mais il me semble qu'on mélange des choses difficilement comparables.
- Les pirates franchissent un nouveau cap. Ces évènements illustrent bien le vrai sens du mot « pirate », qui est galvaudé. Comme d'autres, j'ai protesté contre l'usage du mot « pirate » appliqué aux personnes qui copient illicitement des œuvres protégées par le droit d'auteur et/ou des droits voisins. Il me semble qu'on peut difficilement mettre sur le même plan d'une part les agissements de criminels violents, faisant usage d'armes de guerre, et d'autre part le geste d'une personne qui laisse d'autres copier sa collection de CD via le réseau. Les informations récentes devraient peut-être rappeler à un peu de décence envers les vraies victimes de la vraie piraterie (je pense aux équipages des navires concernées) et inciter à ce que l'on cesse d'utiliser des termes inadaptés.
- Et bien sûr, on transforme des sabotages de caténaires, occasionnant des retards de train, en graves crimes qui terrorisent la France entière. Pardonnez que je sois blasé, mais j'ai suffisament eu l'occasion d'être coincé dans des trains SNCF pour des motifs divers (et encore, je ne prenais pas tous les jours les trains de banlieue parisienne) pour être terrorisé dès qu'il y a des troubles.
PS On me signale ces faits, cette image (attention, c'est violent). Ça, c'est du terrorisme. Ça, ça fait peur.
Mise à jour rapide : Sur l'affaire du « pédophile » qui aurait « séquestré » une adolescente, le parquet n'aurait retenu ni le viol (car les relations sexuelles étaient consenties et la définition de viol en droit français met comme contrainte la violence, la contrainte, la menace ou la surprise) ni la séquestration (l'adolescente n'étant pas retenue contre son gré). Encore une fois, la presse s'agite, s'agite...
Mise à jour rapide : Je lis dans le Figaro que le « pédophile » était connu pour des actes similaires à l'égard d'une jeune fille d'une quinzaine d'années — il l'avait séduite à distance en se faisant passer pour un jeune homme de 19 ans très bien sous tous rapports, elle a pris le train pour le rejoindre, et a découvert la triste vérité. Entendons-nous bien : je trouve ces actes tout à fait inadmissibles. En revanche, les mots ont un sens : qu'on qualifie une personne qui fait de telles choses de « vieux cochon », de « pervers », soit, mais « pédophile »... Une adolescente de quinze ans n'est plus une enfant. Dans le même ordre d'idées, il me semble me rappeler avoir vu un autre média rappeler une affaire avec une adolescente de 17 ans sous le titre de « cyberpédophilie » !
Ce genre d'amalgames est d'autant plus ennuyeux qu'il peut empêcher la mise en place de politiques efficaces contre les vrais pédophiles. On rappelle fréquemment qu'ils choisissent leurs victimes principalement dans leur famille, leur voisinage, ou parmi les enfants qu'ils ont à leur charge, les actes commis par des inconnus étant relativement rares et ceux commis à l'aide d'Internet très rares — la situation est différente de celle des adolescents (il faut que je retrouve le document « officiel » qui raconte cela). Mettre l'accent sous le terme de « pédophilie » sur des agissements commis par Internet à l'égard d'adolescents me paraît détourner dangereusement l'attention des vrais problèmes de pédophilie, donc in fine met les enfants en danger.