C'est sans doute ma formation scientifique qui veut cela, mais je me méfie des chiffres donnés sans précision — pour moi, si on veut donner des pourcentages, des taux d'accroissement, etc., il faut dire très clairement ce qui croît ou décroît, sur quel échantillon, pendant quelle période. Sinon, on fait, sinon de la conversation de café du commerce, du moins de la conversation de devant la machine à café. C'est l'usage de citer des sources précises, des protocoles expérimentaux, dans les articles scientifiques, qu'ils soient de sciences dites exactes ou de sciences humaines. Ce n'est malheureusement pas l'usage dans les médias.

On m'objectera que le riche appareil de notes de bas de page, de fin de chapitre ou d'ouvrage, que l'on trouve dans les publications scientifiques serait trop encombrant dans une publication grand public, où la place est comptée. C'est pourtant là un des grands intérêts de la révolution numérique : on n'est pas obligé de restreindre la place occupée par les documents annexes à un article, notamment les références bibliographiques. Si l'excuse de place tient pour l'édition papier, elle ne devrait pas tenir pour l'édition électronique.

Un thésard me le faisait remarquer ce soir : nous ne tirons pas encore vraiment parti des possibilités très précises de citation qu'offre l'hypertexte. Tandis qu'il serait trop coûteux dans un article papier d'offrir une référence ultra-précise pour chaque fait cité, on peut dans une version électronique envoyer directement sur la source, ou donner en annexe une explication des données fournies. Je suis tout à fait d'accord avec lui, et j'appelle de mes vœux le jour où, débarassée des verrous de facturation et des problèmes techniques de référencement, les publications scientifiques pourront faire référence l'une à l'autre directement, au point qu'il suffira de cliquer sur la note pour voir apparaître l'article référencé, au point exact d'où provient l'information.

(Je ne suis pas pour autant un avocat de la lecture fragmentée et parcellaire — pouvoir donner des références ciblées pour des faits précis n'exclut pas de fournir une bibliographie d'introduction générale.)

La traçabilité des sources n'est pas un luxe. C'est une nécessité. Richard Feynman, prix Nobel de physique, avait ainsi découvert, en remontant l'écheveau des citations d'un « fait physique bien connu », que la croyance des physiciens en ce phénomène provenait d'une seule et unique source, qui se trouvait être une extrapolation hasardeuse. Preuve, encore une fois, qu'il est vain de vouloir « recouper les sources » si toutes ont pris une fausse information au même endroit, en se copiant l'une l'autre.

Quelques anecdotes amusantes, en rapport avec Wikipédia. Depuis maintenant plus d'un an, la presse annonce que Wikipédia va sortir un moteur de recherche. Cette fausse information provient à l'origine d'une unique dépêche d'agence. Malgré les démentis de notre association, cette fausse nouvelle a continué à circuler, se retrouvant par exemple sous la plume de Bénédicte Fournier dans Valeurs Actuelles en mai 2008. Une fois que tout le monde raconte la même ânerie, qui prend la peine de remonter à la source originale ?

Hier, je discutais avec Line Karoubi, directrice adjointe des dictionnaires et encyclopédies chez Larousse. Elle croyait que Wikipédia avait mis en place une surveillance par des experts. J'ai démenti. Elle avait lu cette information dans un article de Jean-Noël Jeanneney dans l'Histoire et dans La révolution Wikipédia, ouvrage d'étudiants de Pierre Assouline basé sur un rapport dont j'avais pointé les lacunes. Pierre Assouline lui-même avait d'ailleurs fait la même erreur, et nous avions là encore dû démentir. Est-ce pourtant si dur d'aller lire la « FAQ journalistes » de Wikipédia avant d'aller écrire dans l'Histoire ?

Revenons à nos moutons. Si l'on se méfie à juste titre des chiffres dans le domaine économique et social, c'est parce que de subtiles différences peuvent être exploitées à des fins partisanes. S'il y a une chose que j'ai retiré du cours d'économie (AES) en seconde, c'est le problème suivant : comment est-il possible qu'à la fois les deux affirmations suivantes soient vraies ?

  1. (Ce que disent les syndicats.) Toutes les catégories professionnelles ont vu leur revenu moyen chuter.
  2. (Ce que dit le gouvernement.) Le revenu moyen de la population a augmenté.

Réponse : la proportion de personnes dans les catégories professionnelles les moins payées a diminué.

J'ai déjà exprimé mon point de vue sur les « chiffres choc » débités par les intervenants de l'émission de Paul Amar. J'ai seulement un peu tiqué quand j'ai lu dans le Parisien, sous le titre accrocheur « Les déclarations d'agressions sexuelles ont doublé en six ans » quelques résultats tirés d'une étude certes citée sous son nom (un progrès, souvent les titres des études ne sont pas citées) mais sans le nom des auteurs ni l'endroit où se la procurer. Libération a fait mieux, en listant les auteurs et en renvoyant sur le site de l'INED. Je regrette cependant qu'ils aient, dans la version électronique, renvoyé sur la page d'accueil du site (où l'étude n'est mentionnée que temporairement, à fins d'actualité) et non vers la page consacrée à l'étude, et qu'ils n'aient pas mentionné le nom de la revue concernée.