Le début de l'intrigue du Pendule de Foucault d'Umberto Eco se déroule dans le milieu de l'édition italienne. Un patron d'une maison d'édition universitaire, qui publie des ouvrages sérieux et peu vendus, a eu une idée lumineuse. Plutôt que de renvoyer chez eux les amateurs plus ou moins éclairés qui lui demandent d'éditer des manuscrits à l'intérêt douteux, il leur indique un confrère du quartier, les éditions Manuzio. Cette dernière lui appartient également et ses locaux communiquent avec ceux de la première à travers les arrière-cours.

Cette maison d'édition travaille à compte d'auteur, c'est-à-dire que c'est à l'auteur et non à l'éditeur de financer l'impression de l'ouvrage. Eco rappelle que dans le monde anglo-saxon, ce genre de maisons d'éditions est qualifié du terme peu charitable de vanity press. En effet, quelle est la motivation de toutes ces personnes pour vouloir payer pour se faire éditer ? L'illusion d'appartenir à une confrérie d'élite, celle des Auteurs (Manuzio entretient d'ailleurs cette illusion en publiant un dictionnaire de grands écrivains italiens où elle inclut un certain nombre d'auteurs « maison »). La possibilité de se vanter de cela auprès des amis, de la famille, des collègues, du voisinage. Un des personnages fait remarquer que la plupart des femmes publiées chez Manuzio le sont sous un double patronyme : leur nom de jeune fille et celui de femme mariée, afin de toucher à la fois ceux qui les auraient connues avant et après leur mariage.

L'éditeur à compte d'auteur, comme le vendeur de véhicules de luxe, vend du rêve, et même un statut social. Les yuppies de la Silicon Valley qui roulent en Porsche se retrouvent aussi bien coincés dans les embouteillages sur US101 que ceux qui roulent en Honda Civic ; celui qui a une Rolex au poignet y lit aussi bien l'heure que sur une montre à quartz bon marché. Mais on peut aussi être un m'a-tu-vu de la connaissance... Car être un auteur, ça vous pose là.

J'ai l'impression que la récente proposition de Larousse de permettre l'ajout sur son site encyclopédique d'articles rédigés par des internautes à côté de ceux de Larousse procède au moins en partie du même esprit de marketing astucieux que celui des éditions Manuzio. De même que Manuzio laissait entendre à ses auteurs qu'ils feraient partie d'une sorte d'élite, alors qu'il n'en était évidemment rien, on annonce dans la presse que les auteurs internautes seront sélectionnés, alors que n'importe qui pourra s'inscrire sans même un contrôle d'identité. Mais quel bonheur de pouvoir montrer son petit nom en dessous d'un article publié chez Larousse !

PS: Le Pendule de Foucault est un excellent roman dans la même veine que le Nom de la Rose. J'oserais même le qualifier de Da Vinci Code pour intellectuels (sauf que je n'ai pas lu le Da Vinci Code, mais vu que les médias ne se gênent pas pour parler d'un site qu'ils n'ont pas testé, je ne vais pas me gêner pour parler de livres que je n'ai pas lus).