Un site d'information d'extrême-droite chrétienne américaine prétend que Wikipédia contiendrait de la pornographie, et que celle-ci serait directement accessible aux mineurs vu que le site ne met en place aucune demande de confirmation d'âge ou d'avertissement.

Les exemples cités sont variés ; en effet, visiblement, pour ce site, des clichés anatomiques d'organes génitaux constituent de la pornographie. L'exemple qu'ils montent en épingle est une reproduction en taille réduite de la pochette d'un album de hard rock, Virgin Killer de Scorpions. Cette pochette représente une enfant prépubère, nue, dans une posture équivoque.

Cet album date de 1976. À l'époque, Scorpions n'avait pas eu ses grand succès commerciaux comme Still loving you ou Winds of change ; je suppose qu'ils ont voulu essayer de se singulariser parmi la vague de groupes de hard rock à cheveux longs de l'époque. Les temps étaient propices à vouloir « épater le bourgeois » selon l'expression de Daniel Cohn-Bendit ; celui-ci, en 1975, avait publié un ouvrage dans lequel il décrivait diverses pratiques qui de nos jours seraient sans doute considérés comme des attentats à la pudeur sur mineur de moins de quinze ans.

On peut donc valablement argumenter que cette pochette est un document historique sur une époque où la contestation des mœurs et des valeurs, à la suite des évènements de 1968, a parfois amené à quelques dérapages, sans parler de l'exploitation commerciale. Mais pour le groupe d'extrême-droite en question, c'est un document obscène relevant de la pornographie infantile, qui peut servir à nourrir les appétits de pédophiles à travers le monde, aussi ce groupe prétend avoir rapporté l'affaire au FBI et obtenu que celui-ci ouvre une enquête.

Les écrits de M. Cohn-Bendit ont été ressortis en 2001, soit 25 ans après les évènements, apparemment dans le cadre de règlements de compte dans des milieux liés aux mouvements d'extrême-gauche des années 1970 ; il s'agissait apparemment également de « mouiller » le ministre allemand des affaires étrangères Joschka Fischer.

Bref, vouloir « épater le bourgeois » peut coûter cher quand les propos sont repris longtemps après, hors de leur contexte, et devant un public pas forcément acquis aux transformations sociales radicales.

C'est de cette façon que je comprends le deuxième « scandale » concernant Wikipédia, à savoir celui concernant Erik Möller.

M. Möller est un wikipédien de la première heure (2001). Il a plus tard été membre du conseil d'administration de Wikimedia Foundation. Plus récemment, il a quitté ce poste bénévole pour celui, rémunéré, de directeur adjoint de la fondation. À ma connaissance, son travail consiste essentiellement à chercher de l'argent auprès de fondations et autres généreux donateurs.

En 2000, M. Möller avait écrit un essai sur la sexualité des enfants. Je ne lis pas l'allemand et la traduction automatique de Google est de trop mauvaise qualité pour pouvoir valablement évaluer un sujet aussi sensible. Il semble que cet essai défend certaines pratiques que la loi française et les lois américaines répriment.

M. Möller est, si je ne m'abuse, un libertaire. Je ne veux pas dire par là un libertaire au sens de membre de la Fédération Anarchiste, mais plutôt d'un courant de pensée assez répandu sur Internet, prônant la plus grande liberté d'expression et de mœurs et rejetant les religions et autres « irrationnalités » (pour reprendre l'expression de M. Möller), sans pour autant rejeter le capitalisme. Rappelons que Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, est un objectiviste disciple d'Ayn Rand.

M. Möller est par profession, si je ne m'abuse, programmeur informatique. Il partage avec d'autres geeks libertaires de ma connaissance une tendance parfois assez irritante : celle d'écrire de longs essais théoriques sur la liberté d'expression et la société. Quand je dis « théoriques », c'est parce que, tandis que M. Cohn-Bendit travaillait dans un jardin d'enfants et décrivait des scènes censément réelles entre des enfants et des adultes, M. Möller, dont la profession ne le met nullement en contact avec des jeunes, se place plutôt dans un cadre abstrait.

Trois réflexions me viennent. La première est que même s'il est tentant d'écrire des geekeries et de pontifier sur la société, la répression sociale et la liberté de communication, il vaut mieux par les temps qui courent éviter certains thèmes, surtout quand on n'est pas un professionnel du domaine. Nous ne sommes plus en 1976, et puis, dans tous les cas, les écrits restent et pourrons être ressortis plus tard.

Le café du commerce, c'est un peu ridicule mais les paroles s'envolent. Le café du commerce par tribunes sur Internet, c'est plus ennuyeux. Quand ça porte sur un sujet sensible, c'est de l'inconscience.

La deuxième est qu'avant d'engager quelqu'un, il vaut mieux faire une petite enquête discrète sur son passé et notamment sur ce qu'il a dit en public et qui pourrait lui être renvoyé dans la figure.

La troisième est qu'il y a en ce moment des gens qui n'hésitent pas à faire les poubelles. C'est tout de même fou : je pense qu'il n'y a pas un seul autre grand média dont on épluche comme cela la vie des responsables financiers. Surtout, quand ça arrive, on ne prétend pas que cela implique l'organisation. Par exemple, quand un dirigeant d'une grande chaîne française est impliqué dans une affaire d'overdose de drogue lors d'une partie fine, personne ne dit que cela remet en cause son employeur.

S'agit-il d'un règlement de comptes ? Après tout, on nous dit que la seule solution plausible pour la Fondation est de renvoyer Erik Möller. Celui-ci, de nationalité allemande, est aux États-Unis dans le cadre d'un visa de travail, lequel pourrait être supprimé si Möller est renvoyé par son employeur (à confirmer, je ne connais pas son statut, probablement H-1B, ni les règles exactes de ce visa). Sympathique.

PS: La presse américaine conservatrice commence à s'emparer de cette affaire. Il est amusant de constater comment ils arrivent à relier les actions promotionnelles d'un groupe de hard-rock allemand dans les années 1970 à ce qu'ils detestent plus que tout, à savoir les liberals, de préférence les intellectuels.