Si j'ai bien compris les faits : un professeur de l'ENS-LSH a publié un ouvrage donnant une vision de la transmission des savoirs antiques au monde occidental qui ne correspond pas à la théorie couramment admise (passage via le monde arabo-musulman). On l'accuse d'avoir publié ce livre non pas seulement à des fins de discussion universitaire, mais afin de dénigrer le monde arabo-musulman et de servir des thèses racistes. D'après certains, des extraits de cet ouvrage auraient été publiés sur divers sites extrémistes avant sa publication officielle. Une pétition demandant la lumière sur cette affaire a donc été lancée.

(Cette affaire n'est pas sans me rappeler la pétition d'enseignants de l'École polytechnique contre Alain Finkielkraut suite à certaines déclarations de celui-ci. Curieusement, cette déclaration semble avoir principalement émané du département d'informatique, preuve (si l'en fallait une) que l'on peut s'intéresser à l'analyse des propriétés de la virgule flottante ou du calcul des constructions sans pour autant se désintéresser de la vie de la cité.)

Je n'ai pas à juger le travail de ce professeur d'histoire : je ne connais rien au domaine si ce n'est ce qu'on raconte dans les expositions et ouvrages grand public, et je n'ai pas lu l'ouvrage litigieux. Par contre, je m'inquiète un peu de ce que la pétition demande :

L’ouvrage de Sylvain Gouguenheim contient un certain nombre de jugements de valeur et de prises de position idéologiques à propos de l’islam ; il sert actuellement d’argumentaire à des groupes xénophobes et islamophobes qui s’expriment ouvertement sur internet. Par ailleurs, des passages entiers de son livre ont été publiés sur ces blogs, au mot près, plusieurs mois avant sa parution. On trouve également sur internet des déclarations qui posent question, signées «Sylvain Gouguenheim» (commentaire sur le site Amazon, 16 avril 2002) ou «Sylvain G.» (site Occidentalis, 8 novembre 2006). Bien évidemment, et nous en sommes parfaitement conscients, rien de ce qui circule sur internet n’est a priori certain, mais, au minimum, ces points méritent une explication et, le cas échéant, une enquête approfondie. ... Nous demandons une enquête informatique approfondie sur les points évoqués plus haut.

En clair, la pétition demande à ce qu'on lance une enquête pour trouver l'origine des messages sur ces blogs et sur Amazon, enquête qui demande forcément l'accès à des données privatives stockées par diverses entreprises (sauf si la personne qui a posté ces messages l'a fait depuis un réseau qui espionne les activités de ses utilisateurs, ce qui serait assez stupide de sa part).

Nous avons ici affaire à une affaire académique, universitaire, dont je ne sais même pas si elle peut relever d'une formation disciplinaire. Chaque résident français a droit a la liberté d'expression garantie par le préambule de la Constitution et la Déclaration européenne des Droits de l'Homme. Certes, les professeurs des universités sont des fonctionnaires, et les fonctionnaires sont en général soumis à un devoir de réserve, mais les enseignants-chercheurs bénéficient d'un statut dérogatoire :

Article L952-2 Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d'une pleine indépendance et d'une entière liberté d'expression dans l'exercice de leurs fonctions d'enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d'objectivité.

Autant dire que ça risque d'être très coton de frapper de sanctions disciplinaires un professeur des universités qui a publié un ouvrage certes polémique, mais dans sa spécialité, même si des extraits de cet ouvrage se sont retrouvés sur des blogs extrémistes.

De toute façon, une enquête administrative interne pour la détermination de sanctions disciplinaires ne peut exiger d'entreprises comme Amazon ou les hébergeurs des blogs la transmission d'informations permettant d'identifier les auteurs des messages (celles prévues au fameux article 6 de la LCEN). Pour cela, il faudrait une enquête judiciaire, portant par exemple sur des délits de presse comme l'incitation à la haine raciale. Mais, si j'ai bien suivi, les messages en questions, même s'ils sont utilisés pour le soutien à des causes extrémistes, ne relèvent pas de ces délits. Autrement dit, cette « enquête informatique » me semble impossible.

Wait and see.