La ligne éditoriale suivie nous ramène 10 ans en arrière, à l'époque où la presse française disait à propos d'Internet, pour résumer, que c'était une jungle sans foi ni loi où néonazis et pédophiles batifolaient sans crainte. Depuis, la presse a mis un peu de l'eau dans son vin, notamment à cause de la massification de l'accès (je n'aime pas utiliser le mot « démocratisation » dans ce sens) et... de la création de sites par tous les grands médias. La ligne actuelle est donc plutôt : Internet est une jungle sans foi ni loi sauf sur nos beaux sites présentant un contenu vérifié et responsable.

L'émission de Paul Amar ne faillit pas aux règles du genre : dramatisation, indignations, accusations. Des chiffres « factuels » sur le nombre de sites pédophiles, le nombre de fugues, le nombre de fichiers illicites etc. sont donnés, sans que personne ne prenne la peine de donner leur signification précise. Comme tout scientifique (au sens large, je pense ici notamment à la sociologie et à l'économie), je sais que les chiffres n'ont pas de sens si on ne définit pas ce que l'on mesure. On aurait par exemple aimé savoir combien parmi les 44000 fugues annuelles recensées étaient liées à des rencontres via Internet (le sujet de l'émission), ou encore, comment on peut donner des chiffres au sujet de contenus pédophiles qui sont par définition illégaux et donc probablement cachés.

Le média télévisé n'est pas adapté à un véritable débat. L'impossibilité de citer des informations précises, l'impératif de répondre en 30 secondes maximum, suggèrent l'usage de formules choc et émotionnelles. L'important est d'impressionner.

Il est clair que dans ce type de « débat », un universitaire comme moi, un doctorant comme Pierre, sont désavantagés. Nous sommes formés à fournir des réponses argumentées, précises et cadrées. Celui qui dans un article ou un exposé scientifique se hasarderait à sortir des chiffres de son chapeau se ferait vite refuser ses publications, ou risquerait des questions incisives sur ce manque de sérieux. C'est donc une situation inverse de celle du débat télévisé.

Le problème de l'approche télévisuelle et journalistique est qu'elle donne une prime à celui qui est le meilleur débatteur, le meilleur rhéteur, le meilleur sophiste, ce qui ne coïncide pas forcément avec la compétence ou la vérité. Prenons un exemple : une très forte proportion des électeurs français semble avoir estimé en 2002 que Jean-Marie Le Pen n'était pas apte à diriger la France. Pourtant, il est clair que M. Le Pen, quand il était plus jeune, était un débatteur d'une force exceptionnelle : voir par exemple son accrochage avec Franz-Olivier Giesbert.

Un exemple : M. Amar somme la représentante des fournisseurs d'accès et des hébergeurs d'expliquer pourquoi ceux-ci ne mettent pas en œuvre un « logiciel » dont on nous dit qu'il est installé partout en Norvège et qu'il filtre l'accès à certains contenus dangereux. On ne nous précise pas ce que ce logiciel filtre au juste, ni comment il procède, même dans les grandes lignes : détecte-t-il les images pédopornographiques parmi un catalogue d'images recensées par les autorités ? A-t-il simplement une liste de sites et de mots-clés ? Quel est le but poursuivi ?

Mais non, nous ne saurons rien de tout cela. On nous fera par contre comprendre que si les fournisseurs d'accès et les hébergeurs français renâclent à installer telle ou telle solution, c'est par mauvaise volonté, pire, qu'ils ne se préoccupent pas du sort des pauvres victimes.

L'accusation de ne pas se préoccuper du sort des victimes revient quasi systématiquement à l'encontre de ceux qui remettent en cause l'opportunité de telle ou telle mesure répressive ou attentatoire aux libertés. Elle empêche tout débat sérieux ; c'est un cas particulier de la méthode rhétorique surnommée « l'homme de paille », c'est-à-dire le fait de déformer la position de l'adversaire pour mieux la démolir.

Le bon sens paysan est qu'il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. La terre ne ment pas, et j'apprécie donc que l'on m'expose clairement les problèmes avant de me proposer des solutions, surtout s'il s'agit de me sommer de les accepter. Peut-être suis-je particulièrement obtus, mais à ce point de l'émission je n'ai toujours pas très bien compris quels problèmes précis ce filtre est censé résoudre. S'agit-il d'empêcher que des enfants ou des adolescents ne tombent sans le vouloir sur des contenus pornographiques ? Ou encore qu'ils ne tombent volontairement sur de tels contenus ? S'agit-il d'éviter qu'ils ne voient des contenus pédopornographiques ? Quel est le public visé : enfants, adolescents, adolescents presque majeurs ? S'agit-il de les empêcher de donner sur Internet des détails personnels les mettant en danger ? Quels sont les dangers finaux et objectifs contre lesquels on veut les prémunir ?

Ici, une petite parenthèse. J'ai maintes fois constaté que des personnes très bien sont tellement « le nez dans le guidon » qu'ils ne peuvent expliquer le but de leurs actions. Il m'arrive de lire, comme expert, des articles scientifiques où les auteurs expliquent des choses certes fort savantes mais dont on ne comprend pas le but : mais au juste, à quel problème s'attaquent-ils ? Dans des soutenances de stages, on trouve parfois des étudiants qui tout simplement sont incapables d'expliquer le but final des activités auxquelles ils participaient. On pourrait cependant être en droit d'attendre plus de recul de la part de personnes qui prétendent former notre politique pénale.

Le flou dans les problèmes constatés, les buts visés et dans les moyens utilisés empêche toute évaluation des politiques menées ou suggérées. Ceci met en danger les populations que l'on devrait protéger (ici, les enfants). Prenons un exemple. Si, pour faire appliquer la loi interdisant la possession et le traffic de documents pédopornographiques, on filtre les images apparaissant sur le Web au regard d'une base de données, on pourrait s'estimer avoir fait un pas... sauf si en pratique la transmission de ces images passe par des formats de données chiffrés (un bête Zip chiffré, par exemple) ou des réseaux p2p ou autres non filtrés. On aura donc offert une sécurité illusoire.

Il me semble d'ailleurs que le cadrage des buts poursuivis et l'utilisation d'indicateurs chiffrés d'efficacité faisaient partie des mesures suggérées par le M. le Président de la République, Nicolas Sarkozy. Je pense donc être en bonne compagnie en réclamant plus de clarté.

Si je suis particulièrement véhément sur ce sujet, c'est parce qu'il y a quelques temps, j'ai rencontré, dans le cadre de mes activités associatives, les responsables d'une grande fédération d'associations familiales. Ces responsables m'ont exposé leurs inquiétudes à l'égard de divers phénomènes liés à Internet, en rapport avec la protection des enfants et des familles, et ils semblaient pousser à l'adoption de certaines législations. Quelle n'a pas été m'a surprise quand je me suis aperçu que ces personnes ne connaissaient même pas les principaux sites Web consultés en France ! (Je ne parle pas de connaître le classement précis, je parle simplement d'en avoir entendu parler.)

Quelle qualité de suggestions peut-on attendre de gens dont l'incompétence sur un dossier atteint un tel niveau ? Je n'attends évidemment pas de chaque intervenant qu'il se transforme en expert en TCP/IP, http, SSL, cryptographie etc. (chacun sa spécialité), mais on ne peut pas baser une prise de décision uniquement sur des indignations. (Inutile de dire que ce n'est pas non plus dans les médias généralistes que vous obtiendrez des informations fiables sur ces sujets.)

À plus haut niveau, puisque (du moins à ma connaissance) la plupart des agressions sont le fait de l'entourage (parents, amis des parents, milieu scolaire, etc.), on peut se demander si l'accent médiatique mis sur la prédation via Internet n'est pas contre-productif. Pendant qu'on fait porter l'attention sur un problème (que ce soit celle des parents ou celle des forces de police et de gendarmerie), on la détourne des autres.

On pourrait aussi s'interroger sur la volonté réelle de protéger les enfants de la pornographie, alors que les kiosques à journaux affichent à hauteur de leurs yeux les couvertures vulgaires de magazines spécialisés, et que les mêmes groupes de télévision qui programment des émissions dénonçant les dangers d'Internet accueillent également des émissions trash où la vulgarité et le voyeurisme sont rois. Et quelle hypocrisie de voir les médias dénoncer la diffusion sur Internet de photographies osées de Laure Manaudou, alors qu'ils ont fait leurs choux gras de l'annonce de cette diffusion ! Par qui Mlle Manaudou a-t-elle été le plus humiliée : par la diffusion initiale auprès d'un public restreint d'internautes, ou par la publicité massive que les médias ont accordé à cette diffusion, laquelle publicité a attiré un large public ? Quel besoin d'information du public justifiait de parler d'une telle péripétie ?

Dans cette émission, on a tout fait dans la confusion. On a mélangé différents problèmes distincts (accès de mineurs à des documents pornographiques, prédation par des inconnus via Internet). On a proposé des mesures mais sans expliquer leur rapport avec les problèmes posés. Je n'ai pas l'impression qu'au final le public ait été éclairé. Effrayé, oui, mais informé ? Fort peu.