L'article de Valeurs Actuelles sur Wikipédia indique que « la violence des réactions des wikipédiens a toute critique portée sur leur site a amené l'essayiste américain Jaron Lanier à parler de maoïsme digital ». Ce reproche fait écho à des plaintes des journalistes « intellectuels » français Francis Marmande et Pierre Assouline, qui se sont émus des protestations véhémentes qu'ils auraient reçues suite à la publication d'articles critiquant Wikipédia.

Il est certain que, comme pour tout phénomène intéressant de nombreuses personnes, attaquer Wikipédia va susciter une réaction en retour. On peut d'ailleurs certainement obtenir le même résultat en attaquant Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, ou le Paris-Saint-Germain. Tout cela est banal. Personne ne qualifie l'UMP de « secte » ou de parti maoïste même si ses militants réagissent vigoureusement à une critique de leurs positions politiques — et heureusement !

Mais revenons aux cas de Pierre Assouline et de Francis Marmande. Ces deux personnages sont des habitués des médias. Ils bénéficient d'un privilège incroyable pour l'immense majorité des français : celui de pouvoir faire passer leurs idées à des centaines de milliers de lecteurs et ce, y compris si leur éditorial, comme dans le cas de celui de Francis Marmande, relève de l'attaque personnelle (et peut-être d'un certain machisme et parisianisme). Autrement dit, là où le vulgum pecum doit se contenter de parler devant la machine à café, ils peuvent étaler dans la presse leurs réflexions pas forcément plus intelligentes. C'est le problème de l'accès aux médias, et du débat asymétrique.

Il ne peut exister de véritable débat qu'entre des personnes à qui on donne des possibilités égales de s'exprimer. Si les uns peuvent faire publier éditorial sur lettre ouverte sur chronique, et les autres sont ignorés ou doivent au mieux se contenter de petites citations tronquées, alors il n'y a pas débat.

Je n'excuse pas les comportements parfois vulgaires qui ont parfois peut-être eu lieu à l'encontre de MM. Assouline et Marmande. Reste que s'ils s'expriment publiquement contre d'autres personnes sans laisser à ces dernières la possibilité de s'exprimer, ils ne doivent pas s'étonner que ces personnes réagissent avec un certain ressentiment.

Un même phénomène me semble à l'œuvre en ce qui concerne Philippe Manœuvre. Celui-ci, sans doute en bisbille avec je ne sais quel site, a cru bon de déclarer à la télévision qu'Internet, c'était des « neuneus qui se cachent derrière des pseudonymes pour adopter de fausses attitudes pour résoudre de faux problèmes ». M. Manœuvre a utilisé son accès privilégié aux médias pour insulter des millions de personnes, sans bien sûr leur donner l'opportunité de répliquer. On peut donc comprendre (mais non excuser) que l'une d'entre elles ait voulu lui jouer un mauvais tour en indiquant sa mort (datée du lendemain) dans Wikipédia.

Revenons-en à MM. Assouline et Marmande. Contrairement à ce qu'ils laissent entendre, s'attaquer à Wikipédia ne relève aucunement d'une quelconque forme de courage. Le courage, c'est faire quelque chose de nécessaire, mais qui a une bonne chance d'aboutir à des inconvénients réels pour soi. Tempêter contre Wikipédia, quand on a tribune ouverte dans la presse, ne nécessite aucun courage. Les wikipédiens sont civilisés et ne menacent pas de représailles physiques. Wikimedia est une frêle PME qui n'a pas de pouvoir de rétorsion économique. La presse est en général hostile aux sites d'information sur Internet.

Ce qui nécessite du courage, c'est par exemple de dénoncer les actions d'un homme politique influent, ou celles d'un groupe économique qui se trouve être un des gros annonceurs de la publication, voire l'actionnaire de celle-ci. Ce peut être pour un fonctionnaire de risquer des sanctions disciplinaires en dénonçant une politique inadaptée, voire en refusant de l'appliquer, ou encore de démissionner. Cela peut aussi être de dénoncer les pratiques de son milieu professionnel (par exemple, les coureurs cyclistes qui dénonçaient le dopage quasi généralisé ont subi l'ostracisme du peloton, d'après Christophe Basson et d'autres).

Je crois qu'ici nous avons affaire encore une fois au complexe Dreyfus. Les intellectuels français ont eu leur heure de gloire au moment de l'affaire Dreyfus (on passera sur l'existence d'intellectuels antisémites et antidreyfusards comme Barrès), et depuis ils y reviennent toujours directement ou indirectement, un peu comme les Américains ne se sont toujours pas remis d'avoir libéré la France en 1945. Lors de l'affaire Dreyfus, être dreyfusard pouvait comporter des risques réels : agressions physiques, procès en diffamation, etc. Être dissident dans une dictature (y compris dans les dictatures « socialistes » que beaucoup de nombreux « intellectuels » français soutenaient) impliquait, et implique toujours, des risques importants.

N'est pas Zola qui veut.