L'article me cite comme « David Monniaux, chercheur au CNRS, membre du conseil d'administration de Wikimédia France ». Ceci était exact au moment où j'ai répondu aux questions de la journaliste Bénédicte Fournier, il y a maintenant quelques mois. Depuis, il y a eu l'assemblée générale de Wikimédia France, où je ne me suis pas représenté comme membre du conseil d'administration. Cette inexactitude n'en est pas forcément une (les faits étaient exacts au moment où j'ai répondu à Mme Fournier), mais elle met en lumière le fait que ce dossier est du « réchauffé ».

Un autre fait « réchauffé » : contrairement à ce que dit l'article, la fondation Wikimédia n'est plus en Floride, mais en Californie, à San Francisco. Le déménagement a eu lieu en janvier. Valeurs Actuelles n'a visiblement pas fait l'effort de consulter l'adresse postale de cette fondation sur son site Web. C'est d'autant plus surprenant que le magazine a par contre tenu à rappeler le récent canular à l'encontre du critique rock Philippe Manœuvre.

Pourquoi sortir maintenant un dossier sur Wikipédia ? Peut-être en réaction aux diverses « affaires » récentes concernant des morts prématurément annoncées sur le site. Il est cependant troublant que le cafouillage médiatique autour de la mort de Pascal Sevran (cafouillage initié par un journaliste haut responsable d'Europe 1) motive la publication d'un tel dossier. Enfin, passons.

Mme Fournier annonce que « Wikipédia lance son moteur de recherche, Wikia Search, qui concurrence Google. ». Encore une fois, la même information fausse, provenant initialement de dépêches d'agences, est reprise sans vérification alors qu'elle a été démentie. Si Mme Fournier avait consulté la page de présentation de Wikipédia destinée aux journalistes, comme elle y a été invitée, elle aurait appris que Wikia Search est un projet de recherche de la société Wikia, société dans laquelle Jimmy Wales intervient certes, mais qui n'a aucun rapport avec Wikimedia Foundation, hébergeur de Wikipédia.

Ce n'est pas la première fois que je constate que des journalistes se permettent d'écrire des articles sans lire la documentation qu'on leur fournit. Pourtant, il semble qu'ils sachent un minimum lire et écrire (le correcteur orthographique de Word ne fait pas tout) ; le problème est donc plutôt un refus de s'informer, ou du moins ailleurs que dans les articles d'autres journalistes (abondamment cités par Valeurs Actuelles). Je pensais que ce refus était dû aux délais restreints dans laquelle cette profession travaille, mais ici on a affaire à un dossier vieux de plusieurs mois.

L'article de Bénédicte Fournier rappelle la bruyante opposition de Pierre Assouline à Wikipédia. Celui-ci enseigne le journalisme à l'Institut d'études politiques de Paris et a été choqué de constater que ses étudiants ne prennent pas la peine de lire les documents fournis ou d'aller en bibliothèque, mais recrachent sans réflexion des informations sorties de Google et de Wikipédia. Il a même dit que cela était inquiétant, car ses étudiants étaient censés être l'élite des jeunes journalistes. Ceci correspond à mon propre constat de médiocrité : des journalistes écrivent des articles de sciences et techniques en commettant des fautes qu'on ne passerait pas à un lycéen, ils ne se documentent pas, etc.

La conclusion de Pierre Assouline a été qu'il fallait attaquer Wikipédia. C'est une réaction assez étrange : il me semble qu'en l'espèce Wikipédia agit plutôt comme un révélateur de la négligence et de l'indigence de réflexion chez certains journalistes et futurs journalistes français. Quand on est enseignant et qu'on constate que ses étudiants ne suivent pas les « bonnes pratiques » qu'on est censé leur enseigner, on peut remettre en cause son enseignement (Leur ai-je bien expliqué ?) ou accuser les étudiants (Ont-ils été bien sélectionnés ? Ne sont-ils pas un peu fainéants ?). C'est par contre se défausser de ses responsabilités que de chercher des coupables à l'extérieur.

Sans vouloir faire de comparaison malvenue entre des formations très différentes, j'ai pu encore constater hier que quand on suggérait aux polytechniciens de lire de la documentation, ils le faisaient. Je ne comprends donc pas très bien pourquoi il est si difficile pour un journaliste de lire une liste de réponses aux questions couramment posées. Mme Fournier pourrait donc très facilement retourner contre sa profession l'accusation de « victoire du rapide et de l'immédiat sur l'éducation mûrie par la réflexion ».

Poursuivons. Un gros titre prétend « Pour Wikipédia, c'est le nombre des contributeurs qui fait la qualité d'un article et non leur compétence. ». Cette pensée est attribuée à Florence Devouard. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu Florence défendre une telle opinion. Ce qu'elle a dit, c'est qu'un article rédigé par quelques utilisateurs peu nombreux a plus de chances d'être déséquilibré ou erroné qu'un article rédigé et relu par de nombreuses personnes, et que ceci est en partie indépendant de la qualification des personnes. C'est une banalité. La loi impose par exemple des formations collégiales de jugement dans certaines affaires pénales, et on va également dans ce sens pour l'instruction. Cela ne veut pas dire que l'on considère que les juges sont incompétents et qu'il vaut donc mieux qu'ils soient en groupe, mais tout simplement qu'un juge unique peut avoir des parti-pris (il est humain) ou encore qu'il peut laisser passer des erreurs (cela arrive aux meilleurs spécialistes).

Un encadré prétend établir un lien entre Wikipédia et diverses idéologies politiques. Je suis cité comme ayant dit que « Ce sont les tenants du discours dominant, les intellectuels de service qui nous critiquent. ». J'avoue ne pas me rappeler d'avoir dit exactement cela (de quel « discours dominant » aurais-je voulu parler ?), mais les discussions avec Mme Fournier ne m'ont pas laissé un souvenir impérissable de sorte que je ne saurais dire si elle a déformé mes paroles. Le contexte semble toutefois être axé sur l'idée que Wikipédia défend la contestation politique, et que je défends Wikipédia comme outil de contestation politique contre une sorte de « discours dominant ».

Pierre Assouline, cité avant moi, dit que « Wikipédia ... fait triompher l'idée du citoyen expert. Le traditionnel discours populiste s'en prend à une prétendue classe médiatique. ». Je ne me reconnais pas dans le populisme. J'aurais de toute façon assez de mal à faire dans ce type de démagogie : ni ma formation, ni mon métier, ni mes activités culturelles, ni mon discours ne correspondent à un quelconque populisme, on peut même dire assez objectivement que je suis totalement hors des moyennes sociales et encore plus des moyennes sociales « populaires ».

Je prétends par contre qu'il existe une classe médiatique, formée de personnes qui ont un accès privilégié aux médias pour faire passer leurs idées, voire régler leurs comptes personnels, et que Pierre Assouline (mais bien d'autres aussi) en font partie. Je prétends également qu'il existe une sorte de continuum entre cette classe médiatique et une sorte de « classe intellectuelle », les uns se faisant inviter dans les émissions des autres, les autres éditant les ouvrages des uns. Je prétends enfin que dans cette classe médiatique, ce n'est pas tant la compétence qui compte que les relations (copinage et rapports de force) ainsi qu'une certaine souplesse vis-à-vis de l'éthique. Le philosophe Jacques Bouveresse a d'ailleurs fait le même constat que moi en ce qui concerne les « intellectuels médiatiques ».

Autrement dit, ce que je conteste, ce n'est pas l'existence d'experts, mais l'existence de pseudo-experts qui servent au public des réflexions de café du commerce (en mieux écrit tout de même), quand réflexion il y a (parfois, c'est tellement creux qu'il n'y a de toute façon rien à en tirer).

Je suis également opposé à l'idée que le citoyen de base serait mieux armé que les « experts », ou encore que de la masse sortirait forcément la vérité. Le citoyen de base s'informe sur la plupart des sujets par le biais des médias généralistes, dont j'ai maintes fois dénoncé le sensationnalisme et l'ignorance des sujets traités. Il va ainsi de soit que le citoyen moyen n'a probablement pas une opinion très experte sur des sujets comme l'énergie nucléaire ou le réchauffement climatique, vu qu'il est informé par des ignoramus qui confondent puissance, augmentation de puissance, et énergie. Vue la nullité journalistique concernant le programme de physique de collège et de lycée, et les protestations d'experts de divers domaines (droit, etc.) sur les erreurs de la presse, on peut valablement conjecturer qu'on est également mal informé concernant les autres problèmes médiatiques de notre époque (la situation au Moyen-Orient, l'insécurité, etc.). Le fait de prendre l'avis de nombreux citoyens n'y change rien : prendre la moyenne de nombreux n'importe quoi donne un n'importe quoi moyen.

Bref, je suis un vilain élitiste. Contrairement à Valeurs Actuelles, qui considère que l'onction télévisuelle transforme un présentateur de météorologie en expert du climat, je préfère m'informer auprès des climatologues et notamment de ceux qui publient au niveau international. En ce qui concerne l'histoire, j'ai la faiblesse de penser que le métier de journaliste et celui d'historien ou d'écrivain sont différents, et que quand les seconds font preuve d'incorrection quand ils essayent de passer pour les premiers. Je considère qu'un critique de jeux vidéos (rappelons qu'il suffit d'être critique de jeux dans un magazine pour avoir une carte de presse, voire être bombardé expert en informatique) n'est pas l'égal d'un professeur ou d'un directeur de recherche en informatique.

Ce n'est donc pas parce que Wikipédia donne au citoyen moyen la possibilité d'exprimer ses opinions que je considère ce projet intéressant. C'est parce qu'il donne à des personnes qui connaissent des sujets la possibilité de s'exprimer efficacement, le système de l'édition étant assez inefficace. C'est aussi parce qu'il ne donne pas de prime aux auteurs suivant leur reconnaissance médiatique, contrairement au système journalistique, qui publie n'importe quelle ânerie à condition qu'elle émane d'un éditorialiste jouissant d'une certaine influence et que cette ânerie ne mécontente pas de puissant.

Pourquoi donc cet encadré sur le libertarisme de Wikipédia ? Valeurs Actuelles est un magazine « de droite », pour faire simple. Il n'est donc pas surprenant que le magazine rappelle un incident (dont je n'ai jamais eu connaissance) quand des intervenants de la mairie (socialiste) de Paris auraient été bloqués en écriture sur Wikipédia après des modifications sur les articles sur Bertrand Delanoë et Françoise de Panafieu, mais ne rappelle par exemple pas d'autres « carambouilles » venant probablement de l'autre bord politique. Il n'est donc également pas surprenant, en ce quarantième anniversaire de Mai 1968, que l'on essaye de faire passer Wikipédia pour un site libertaire, d'extrême gauche, autrement dit irresponsable (et corrupteur de la jeunesse).

Il y a d'ailleurs peut-être eu une certaine confusion politique due aux faux-amis entre le français et l'américain. Jimmy Wales est libertarian, mais ce terme ne se traduit pas par « libertaire », qui désigne en France en général des opinions anarchistes de gauche. Les libertarian sont des anarchistes de droite, qui mettent en avant la défense de la propriété privée et les droits individuels, et veulent limiter l'intervention de l'état dans tout domaine — des sortes d'ultra-libéraux, si toutefois ce terme n'était pas déjà si connoté dans notre pays. Jimmy Wales cite d'ailleurs Ayn Rand (quasi inconnue en France) comme une grande influence.

Étant chercheur, qui plus est au CNRS, je suis par défaut soupçonné d'être militant de gauche (un sympathique responsable de l'UMP m'a même prêté un rôle direct dans la définition du programme de Mme Royal en matière d'informatique, ce qui est faux). Ma dénonciation du « discours dominant » serait donc interprétée comme une dénonciation du soutien journalistique à la société capitaliste (un peu à la manière de Serge Halimi et du magazine le Plan B). La suite de l'encadré fait même référence à un certain « maoïsme digital ». Je sais bien que la droite sarkozyste a fini par séduire un certain nombre d'« intellectuels » marxistes voire maoïstes quand c'était à la mode (années 70), mais il ne faudrait pas en conclure que le maoïsme resurgit grâce à Internet !

La citation de la wikipédienne connue sous le nom d'Esprit Fugace est plus troublante encore. Mlle Fugace n'est pas représentante des opinions des wikipédiens, et rapporter ses opinions politiques n'a pas plus d'intérêt que n'en a le fait de demander à une personne au hasard dans la rue pour qui elle vote (mais on connaît le goût des médias pour les « micro-trottoir »). L'usage d'une citation de seconde main est également surprenant : Mme Fournier ne pouvait-elle pas contacter Mlle Fugace pour demander confirmation de ses propos, au lieu de reprendre une citation extraite d'un ouvrage écrit par des étudiants en journalisme ?

Peut-être est-ce mon mauvais esprit, mais je perçois également un certain parti-pris dans le rappel, en gros en tête de l'article, que Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, avait auparavant créé un portail érotique. Le lectorat de Valeurs Actuelles est probablement assez socialement conservateur et nul doute que le fait d'avoir été entrepreneur dans l'érotisme est pour ce lectorat une tare sociale, bien pire que celle d'avoir été entrepreneur dans l'armement par exemple. Je constate par exemple que nul journaliste (hors presse contestataire de gauche) ne rappelle que l'Encyclopédie Hachette est éditée par le groupe Lagardère (fortement impliqué dans l'armement).

Le but ultime de l'armement est d'exercer une contrainte par la force léthale, contrainte que dans les états de droit on interdit aux citoyens d'exercer l'un contre l'autre. Je ne veux pas me lancer dans une grande discussion philosophique sur l'opportunité d'accorder à l'État le droit de se livrer à l'encontre de populations d'autres pays à des actions que l'on interdit à l'égard de celle de notre pays. Je constate simplement que le but d'un missile est d'atteindre sa cible et de tuer des gens, et que le but principal d'un transport militaire est de débarquer des troupes armées. Il me semble qu'il s'agit d'activités plus graves (sans sous-entendu péjoratif) que la diffusion d'images de blondes siliconées.

Encore une fois, mon propos n'est pas de condamner le travail dans le complexe militaro-industriel (expression dont je rappelle qu'elle provient d'un discours du président conservateur et ex-général américain Dwight Eisenhower). Je suis depuis un certain nombre d'années déjà enseignant dans une école d'officiers ; j'ai participé à la réalisation d'outils logiciels utilisés sur un projet militaire (l'A400M). Je serais donc mal placé pour donner des leçons sur ce sujet ! Un de mes petits camarades au Conseil d'administration de Wikimédia France (quand j'y étais, il faut suivre) est chercheur chez THALES (grand industriel de l'armement), un membre actuel de ce conseil est ingénieur du Corps des Mines (lequel corps est notamment bien impliqué dans le complexe électronucléaire). On a vu mieux dans le registre libertaire.

La place importante accordée à certains aspects de la personnalité de Jimmy Wales (son passé dans les sites érotiques, sa vie amoureuse), mais aussi à celle de Florence Devouard (une mère de famille dans un village de province) est-elle un signe de la « pipolisation » de l'information ? Pourquoi, par exemple, la presse tient-elle à photographier Florence Devouard dans son potager, alors qu'on ne demande pas à Alain Rey (éditions Le Robert) de raconter sa vie privée ? Pourquoi ne se contente-t-on pas de discuter des idées des gens, des faits ?

Une réflexion me désole : « Il est vrai par ailleurs que le site met en place des signalements, qui avertissent lorsque les sources sont insuffisantes, lorsque le parti-pris est trop évident ou la note simplement ébauchée, mais rien ne dit combien de jeunes lecteurs tiennent compte de ces avertissements. » Dans une tribune publiée par Le Magazine Littéraire, j'ai dit que ce que l'on reprochait souvent à Wikipédia était de ne pas fournir du prêt-à-penser, mais un contenu dont la lecture suppose une certaine réflexion. Mme Fournier fait encore le même reproche. Est-ce parce qu'elle même ne lit pas les documents qu'on lui donne qu'elle suppose que les lycéens ne lisent pas les messages d'avertissement ?

Si je suis désolé, c'est parce que j'estime que le but de l'enseignement n'est pas de farcir la tête des élèves avec des connaissances qu'ils oublieront d'ailleurs sitôt l'examen passé (« Mais, Monsieur, c'est vieux tout ça... on a fait ça au semestre d'avant... »), mais de leur donner des repères essentiels et une capacité de réflexion personnelle. En ce qui concerne les repères, le fait que l'on puisse devenir journaliste à la rubrique technologies et parler d'énergies renouvelables en confondant puissance et énergie montre bien qu'il y a du travail à faire. En ce qui concerne la réflexion personnelle, je suis étonné que l'on veuille à toute force restreindre l'accès des adolescents à des « contenus vérifiés » exempts de tout débat ou toute controverse, et ne pas leur donner l'occasion d'exercer leur esprit critique. Comme disait une collègue à des étudiants : « Vous me croyez parce que je suis le professeur et que j'ai donc raison, ou parce que mon raisonnement vous convainc ? ».

Les faits sont têtus. Le lycéen de 16 ans dont on nous dit qu'il n'aurait aucun esprit critique et que par conséquent il faut lui interdire l'accès à Wikipédia sera électeur deux ans plus tard. Il devra donc affronter des campagnes électorales pleines de chausse-trappes. (Je relève ainsi que dans le même numéro de Valeurs Actuelles, Olivier Duhamel mentionne la confusion savamment entretenue, dans un but démagogique, par un haut responsable politique sur des questions essentielles de politique de l'immigration.) Il est donc pour le moins dangereux de lui donner l'illusion d'un univers où la chose écrite serait forcément vraie (et le texte sur Internet forcément faux), alors qu'il faut tout simplement garder un esprit critique en toute circonstance.

Au final, un article indigeste, réchauffé, mal informé, et d'assez mauvaise foi.

PS: Je sais que ça paraît trop beau pour être vrai (tant de moral panic en un seul magazine), mais il y a dans le même numéro un article sur les jeunes et le satanisme.