Lorsque Sokal et Bricmont ont annoncé que certains soi-disant penseurs français erraient parfois, ils ont été immédiatement mis au pilori par les chiens de garde du pré carré de la pensée médiatique française, je veux dire par là les « intellectuels » ayant accès aux médias. Après tout, nous disait-on, il ne s'agissait que de scientifiques (donc, au mieux de grands naïfs sans sophistication, au pire de méchants « scientistes »), et en plus l'un des deux est américain : ce sont donc les défenseurs de l'anti-intellectualisme d'outre-Atlantique. Pourquoi pas en plus les soupçonner d'être de droite ? Après tout, on n'est plus à une absurdité près.

Mais voilà maintenant un professeur de philosophie au Collège de France qui non seulement dit que Sokal et Bricmont avaient raison, mais que la situation est encore pire que ce qu'ils disaient.

La thèse de Bouveresse peut se résumer ainsi : depuis quelques décennies (mais les prémisses de ce comportement vont plus loin), une coterie de « penseurs » a posé comme modèle de la « pensée » la virtuosité dans l'expression littéraire, c'està-dire la capacité à produire des phrases à l'apparence séduisante, au détriment du sens réel de ce qui est dit. Autrement dit, on dit n'importe quoi, mais on le dit bien.

Je remarque d'ailleurs incidemment qu'un de mes étudiants m'a un jour déclaré à propos d'un philosophe médiatique (devinez lequel) : « mais qu'est-ce qu'il parle bien ». Notez qu'il n'a pas dit qu'il que ce philosophe disait des choses intelligentes ou bien argumentées, mais seulement qu'il « parlait bien ». Si je devais prendre des références antiques (ça fait chic dans certains milieux), je dirais qu'on assiste à la revanche de Protagoras sur Platon.

Le côté ironique de la chose est que toute tentative de contestation de l'ordre social de la pensée qui est établi en France par cette coterie est immédiatement combattue au nom de la liberté. Il est amusant de voir quelles attaques personnelles doivent subir ceux qui osent suggérer que telle ou telle « vache sacrée » pourrait n'être qu'un bateleur.

Enfin, Bouveresse suggère que la médiocrité du milieu journaliste a joué un rôle important dans cette dérive. Quoi de mieux en effet qu'un milieu où l'incompétence fleurit pour préférer des discours « fulgurants » mais creux à des discours experts, mais au final... chiants ?

C'est aussi que nous avons en France un phénomène unique : des personnes dont on ne comprend pas très bien d'où ils sortent, quelles sont leurs compétences, leur renommée (internationale, s'entend), mais qui sont invités pour s'exprimer sur tout sujet dans tout média. Il n'est d'ailleurs pas surprenant que dans un tel climat des journalistes se prennent pour des historiens, voire pour des climatalogues.

L'être ne compte plus, seul compte le paraître. Et celui-ci s'obtient par le copinage.