Dans un article scientifique, lorsqu'on énonce un fait, on doit en indiquer la provenance, sauf si celui-ci est bien connu et fait partie du bagage intellectuel du lectorat attendu. Les provenances peuvent être : expérience (mais alors il faut détailler le protocole expérimental), démonstration mathématique (à fournir, éventuellement en annexe), ou source externe (fournir les références précises du document en bibliographie). Ces précautions permettent au lecteur de se référer à la source des faits. (Non, la bibliographie ne sert pas seulement à faire savant et à flatter la vanité et le h-index des membres du comité éditorial).

En matière de journalisme, rien de tout cela. On cite les faits sans dire d'où ils viennent. Je suis ainsi frappé de voir des dépêches relatant de soi-disant résultats d'études scientifiques (par exemple en biomédecine) ne pas citer précisément les auteurs de l'étude ainsi que le moyen de publication. On m'objectera qu'il n'y a pas la place, et ce serait vrai à l'ère du papier ; mais nous sommes maintenant sur Internet, où il y a toute la place pour ajouter des notes de bas de page.

Inutile de dire que, vu l'incompétence (je veux dire, quant aux sujets étudiés) qui semble régner dans les milieux journalistiques, je prends avec une énorme pincée de sel tout résultat rapporté. C'est pour cela que je préfèrerais avoir accès aux études originales.

On raconte aux lycéens et étudiants qu'il faut « croiser les sources » et obtenir confirmation des faits que l'on énonce. L'idée sous-jacente est que deux personnes agissant indépendamment n'ont que peu de chances de faire la même erreur. Passons sur le fait que sur un problème donné il peut exister des « erreurs probables » que deux personnes peuvent commettre indépendamment ­- phénomène de ceux qui corrigent des examens et constatent que deux étudiants éloignés dans la salle d'examen on fait la même erreur, et qui a d'ailleurs été étudié dans le cadre de l'ingéniérie logicielle (voir par exemple Knight et Leveson). Le point important est que ce raisonnement ne fonctionne que si les personnes ne prennent pas leurs sources au même endroit.

Or, l'expérience montre que les sources journalistiques peuvent se réduire à une dépêche d'agence ou une annonce, le reste se contentant de suivre moutonnièrement et d'ajouter des commentaires plus ou moins informés. On a l'illusion d'un fait bien établi parce que de multiples médias l'annoncent, mais toutes ces annonces reposent en fait sur la même source. En l'absence de traçabilité, de telles erreurs sont inévitables.

Le problème s'est déjà posé en sciences. Richard Feynman (voir son recueil d'anecdotes autobiographiques Surely you're joking Mr Feynman) avait ainsi constaté que plusieurs années de publications sur la radioactivité β essayaient d'expliquer des constatations expérimentales... incorrectes. Tout le monde citait comme une évidence expérimentale un certain fait, qui en fait provenait des points extrémaux d'une expérience unique. Tout le monde sait pourtant bien qu'il ne faut pas extrapoler à partir des points extrémaux, mais comme personne ne revenait à la source originale, personne ne s'en est aperçu. Feynman en a décidé qu'à l'avenir il reprendrait systématiquement les calculs et déductions des auteurs dont il se sert du travail. Ce travail n'est cependant possible que grâce à l'appareil de traçabilité.