Deux incidents troublants dans leur rapprochement m'ont donné une certaine tristesse lors de mes séjours récents en Californie.

Le premier : un collègue, travaillant pour une entreprise réalisant notamment des études pour le gouvernement américain, a mentionné qu'une de ses collègues, linguistes, devait partir pour l'Iraq ou l'Afghanistan. Il l'avait appris car cette collègue avait quitté une réunion en expliquant qu'elle devait se faire prendre les mesures pour un gilet pare-balles. Cette dame travaillait sur un projet de traducteur automatique portable, destiné aux unités sur le terrain : le soldat devait pouvoir dire un ordre bref, voire une phrase simple, et obtenir une traduction instantanée.

Un autre collègue m'a, quant à lui, fait une démonstration de l'outil sur lequel sa femme travaillait : une sorte de service de renseignements téléphoniques automatisé, alliant reconnaissance vocale, compréhension des questions, moteur de recherche et base de données. L'accent italien de mon collègue plongea cependant l'outil dans la perplexité sur au moins un des exemples essayés.

Outre le fait que cet incident rappelle qu'il faut essayer ses exemples avant de tenter une démonstration, de peur que celle-ci n'échoue, il rappelle également que la reconnaissance vocale n'est pas encore un outil fiable. Mon impression est que la reconnaissance vocale fonctionne bien sur un corpus de phrases ou de vocabulaire réduit (exemple : les chiffres), pour des paroles énoncées calmement, sans bruit de fond ni accent marqué.

Comparons cela avec les circonstances probables de l'emploi du gadget traducteur automatique. Celui-ci est destiné à être utilisé sur le terrain, sans doute dans l'urgence et l'agitation (exit et calme l'absence de bruit), par des soldats pas forcément expérimentés. Je lis par ailleurs que l'armée américaine a du mal à recruter et attire les couches les plus défavorisées de la société, donc les jeunes d'origine immigrée, qui souvent ont un fort accent. J'ignore si les gadgets seront adaptés à l'anglais avec l'accent mexicain, ou encore certains accents populaires...

Le problème ne se limite pas à la reconnaissance vocale. Une amie qui travaille en traitement du langage naturel, à qui j'ai exposé le projet de gadget, a immédiatement réagi à peu près en ces termes : deux technologies qui ne fonctionnent pas ensemble, voilà qui annonce des problèmes.

Il nous semble, en effet, que la traduction automatique ne fonctionne que dans des cas simples et contraints. Il suffit de constater la bouillie que les traducteurs automatiques (Babelfish etc.) produisent souvent, et ce malgré les efforts de personnes de qualité chez Google et Systran.

Globalement, tout cela ne me dit rien qui vaille. Dans l'hypothèse où ce gadget sera produit, il sera sans doute assez limité ou trop sensible aux aléas du terrain. Je frémis à l'idée de jeunes soldats inexpérimentés devant se reposer sur un tel dispositif afin de communiquer avec les populations, c'est sans doute une bonne recette pour des « bavures »

Ceci dit, le principal en l'espèce est sans doute que le complexe militaro-industriel (y compris ses annexes technologico-scientifiques) soit financé.