Les scientifiques, pour faire connaître leurs travaux, d'une part, mais aussi pour acquérir la reconnaissance de leurs pairs et un bon dossier pour une éventuelle promotion, d'autre part, publient leurs découvertes.

Les revues de publication scientifique peuvent être très généralistes, couvrant de nombreux domaines (Science, Nature), propres à un domaine particulier (par exemple, le Journal of the ACM couvre l'informatique), à un sous-domaine particulier (par exemple, ACM Transactions on programming languages and systems couvre la programmation informatique).

Notons qu'il s'agit ici de revues de publications, et non de magazines scientifiques. Par exemple, Science & Vie et Science & Avenir sont des magazines scientifiques grand public ; La Recherche et Pour la Science sont des magazines destinés à un public ayant certaines connaissances scientifiques minimales. Un magazine ne publie normalement pas de nouvelles découvertes, mais fait appel à des auteurs pour résumer l'état de l'art ou certains points ; il publie des entrevues avec des personnalités, ou des nouvelles générales du domaine considéré. Un même titre peut avoir une section magazine et une section publication scientifique, c'est le cas de Nature.

La publication dans une revue scientifique est soumise à l'avis d'un comité éditorial formé de scientifiques reconnus. Ceux-ci, le plus souvent, désignent des rapporteurs extérieurs (referees), spécialistes du domaine scientifique sur lequel le « papier » porte.

L'informatique est quelque peu particulière au sein des sciences. Tout d'abord, les grandes revues généralistes précitées ne publient pas d'articles d'informatique. Ensuite, une part importante de la publication se fait dans des comptes-rendus de conférences à comité de programme. Dans la plupart des disciplines, les interventions dans les colloques se font sur invitation ; en informatique, en général, celui qui veut s'exprimer dans une conférence doit soumettre à l'avance un « papier », lequel est évalué par un comité de programme comme pour une publication en revue. Un compte-rendu de la conférence est imprimé avant la conférence (je sais, conceptuellement c'est bizarre) avec ces papiers et est distribué aux participants, et est par ailleurs vendu par un éditeur : citons notamment la série Lecture notes in computer science chez Springer, et les séries de comptes-rendus (proceedings) de l'ACM et de l'IEEE. Les conférences sont thématiques, souvent connues par un sigle (POPL, PLDI, ESOP, EuroCrypt, CSFW...).

Ceci devrait éclairer le sens de phrases a priori cryptiques comme « Tu ne pourrais pas me référer ce papier ? C'est pour POPL. » Phrases qui reviennent souvent dans les conversations et les courriers électroniques que je reçois : les membres des comités de lecture ou de programme, fort naturellement, cherchent à trouver rapidement des gens compétents susceptibles de traiter les papiers qu'ils ont en souffrance. À titre indicatif, une conférence avec 25-30 créneaux horaires (un créneau par papier) peut faire l'objet de 100 à 150 soumissions, voire plus. Normalement, on demande au moins 3 referees par papier, ce qui fait 450 referees à trouver, sachant que le comité de programme comprend typiquement 20 membres. La conférence étant à une date donnée, le choix des papiers doit se faire avec suffisamment d'avance pour que l'éditeur puisse imprimer le compte-rendu, on comprend donc l'empressement des membres du comité à solliciter leurs collègues. La tâche est d'autant plus difficile que, bien entendu, on ne doit pas solliciter pour évaluer les papiers d'un groupe d'auteurs des collègues qui leur seraient trop liés : membres de la même équipe ou d'une équipe associée, ancien directeur de thèse, anciens co-auteurs.

Dans le cas des revues, c'est différent : les délais sont bien plus longs, mais les papiers le sont également. Un papier de conférence, c'est typiquement 15 pages format LNCS, introduction, conclusion et parfois bibliographie incluses, ce qui limite le contenu scientifique. À l'opposé, un papier de revue peut faire 30, 50, 70 pages. Comme on peut le supposer, la lecture de pareils romans-fleuves, surtout dans les domaines théoriques, avec 36 notations personnelles des auteurs et des définitions difficiles à comprendre, prend un temps considérable et donne mal à la tête. Les membres du comité de lecture peuvent donc être insistants :

DM : Mais je connais l'auteur de ce papier ! Il est dans l'équipe d'à côté.

Éditeur : Je suis sûr que vous saurez faire abstraction de cela.

DM (essayant d'échapper à un papier de 50 pages assez difficile à comprendre) : Vous savez, je n'ai pas travaillé sur ce sujet depuis 4 ans...

Éditeur : Mais si, je suis sûr de votre compétence.

En général, je me méfie des courriers qui commencent par « Cher docteur » ou « Cher professeur », ils annoncent souvent une demande de referee par un éditeur que je ne connais pas mais qui m'a vu dans la bibliographie du papier qu'il a sous le nez. Avec cette façon qu'ont certains éditeurs de refiler leurs papiers en souffrance, il n'est pas étonnant que certains referees soient lents. J'ai ainsi soumis un papier en janvier et un autre en mars ; je n'ai encore aucune nouvelle du premier, quant au second, l'éditeur m'a répondu, embarassé, qu'un de ses referees ne répondait plus.

Voyons maintenant les critères utilisés. Mes lecteurs auront peut-être lu des ouvrages d'épistémologie, de philosophie ou de sociologie des sciences, leur parlant d'évaluation de la vérité des articles, de paradigmes, etc. En ce qui concerne mon domaine, l'informatique, la vérité de ce qui est écrit dans le papier n'est en général pas douteuse, sauf dans le cas d'auteurs particulièrement incompétents ou malhonnêtes. Ceci dit, il m'est arrivé de devoir écrire dans un rapport que certains théorèmes étaient faux. Cependant, le plus souvent, le problème n'est pas là ; le problème est la pertinence du papier.

Si un papier décrit une technique correcte, mais qui est plus lente qu'une technique déjà connue tout en ne donnant pas de meilleurs résultats, il n'est pas faux, mais peut manquer de pertinence. Si le papier ne semble pas apporter grand chose de neuf, mais se contente de reprendre, sous une autre présentation, des idées déjà publiées, alors il manque de pertinence. S'il décrit une technique semblable à une technique précédemment décrite, sans expliquer la différence, alors il manque de pertinence.

En matière de publication scientifique, la charge de la preuve appartient en priorité à l'auteur ; c'est-à-dire que c'est à l'auteur de fournir les arguments qui justifieraient que son papier soit publié, plus qu'au referee à fournir des arguments tendant à son rejet (même si, bien sûr, un referee doit toujours motiver ses opinions). Par exemple, si un referee dit qu'un papier semble décrire une technique semblable à une autre technique précédemment publiée et qu'il s'interroge sur la différence entre les deux, c'est à l'auteur de fournir dans une soumission ultérieure des arguments tendant à démontrer une différence, une amélioration. Ce n'est pas au referee d'aller faire les recherches en question, tout bonnement pour une question de temps.

C'est d'ailleurs là une différence importante entre une publication scientifique et un reportage para-scientifique dans un magazine, un journal, une chaîne de télévision, grand public. Dans les second, on voit souvent comme argument, « et si c'était vrai », et une prise à témoin du public. C'est là tout le succès des pseudo-sciences : elles inversent la charge de la preuve. Bien sûr, personne ne peut démontrer que des extra-terrestres ne sont jamais venus sur Terre ; mais il y a encore moins d'indications qu'ils seraient venus.

Cette prudence éthique du scientifique (du moins de la plupart d'entre eux) le dessert souvent dans le cadre des débats sur des sujets à impact sociétal. Il va souvent dire « je ne sais pas » ou « j'aurais besoin de m'informer », ou encore « l'état de la science ne permet pas de conclure » là où le pseudo-scientifique affirmera péremptoirement.

Rendez-vous quand j'aurai le temps pour la phase 2 : les gros sous.